D’ici 2070, la France aura 3,4 millions d’actifs en moins. Elle dépense déjà 53 Mds€ par an pour ses jeunes. Et 10 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Ces deux chiffres, ensemble, disent tout sur la façon dont ce pays traite son avenir.
Cher lecteur,
Posez-vous une question simple : quel élu vous a parlé de 2070 ces dernières semaines ? De ce que seront nos finances publiques dans quarante-quatre ans ? Je cherche. Je ne trouve pas. Tout le monde était occupé à commenter les chiffres de l’INSEE publiés le 25 juin : dette à 3 536 Mds€, 117,5 % du PIB, hausse de 75,6 Mds€ en trois mois. Charge d’intérêts qui atteindra 77,4 Mds€ en 2026 – premier poste de dépenses de l’Etat. Ces chiffres sont alarmants. Mais ils regardent le présent. Personne ou presque ne regarde ce que ces trajectoires produiront dans vingt, trente, quarante ans.
La semaine dernière, je vous parlais de la Cour des comptes, de Moscovici et de la nomination de Montchalin. Cette semaine, je veux vous parler de ce que la Cour dit sur le fond – et que personne ne reprend vraiment dans le débat public. Parce que ça dépasse l’horizon électoral. Et dans notre système, ce qui dépasse le prochain scrutin n’existe pas.
La bombe démographique : -3,4 millions d’actifs d’ici 2070
La France a longtemps eu un avantage démographique sur ses voisins européens. Une natalité supérieure, une pyramide des âges plus équilibrée. Cet avantage est en train de disparaître. En 2024, le taux de fécondité est tombé à 1,62 enfant par femme – sous le seuil de renouvellement des générations. La Cour des comptes l’a chiffré dans son rapport sur la démographie et les finances publiques : d’ici 2070, la France comptera 3,4 millions d’actifs en moins – la population en âge de travailler passant de 38 millions à 34,6 millions. Dans le même temps, elle comptera 4 millions de personnes de plus de 75 ans supplémentaires.
Ce double mouvement crée un effet de ciseau financier que personne ne conteste : moins de gens qui travaillent et cotisent d’un côté, plus de retraités, de malades, de personnes dépendantes à financer de l’autre. Résultat : à comportement de dépense inchangé, les dépenses publiques passeraient de 57 % du PIB en 2023 à 60,8 % en 2070 – le niveau du pic Covid. Sauf que cette fois, ce ne serait pas une crise passagère. Ce serait la normale.
La Cour formule ça avec sa politesse habituelle que ces évolutions « exercent des effets puissants et durables, encore trop peu anticipés en termes de programmation budgétaire ». Traduction : on sait. On ne planifie pas. On laisse arriver.

Source : Cour des comptes – Rapport « Démographie et finances publiques », 2025
53 Mds€ pour les jeunes – et 10 % d’entre eux sous le seuil de pauvreté
Ce qui rend ce sujet encore plus frappant, c’est qu’on le voit déjà dans les chiffres d’aujourd’hui. Le rapport public annuel 2025 de la Cour – consacré aux 9 millions de jeunes de 15 à 25 ans – pose un constat cinglant. L’Etat dépense 53,4 Mds€ par an pour cette tranche d’âge, soit 2 % du PIB. C’est beaucoup. Et pourtant, 10 % des 18-25 ans vivent sous le seuil de pauvreté. Le décrochage scolaire reste élevé. L’accès à la santé mentale est insuffisant. L’autonomie économique arrive en France bien plus tard que dans les pays nordiques.
La Cour l’explique en un mot : fragmentation. Une dizaine de ministères différents gèrent des dispositifs pour les jeunes (éducation, travail, santé, logement, justice, sport) sans coordination centrale sérieuse. Le résultat : une jungle administrative dans laquelle le jeune le plus vulnérable, celui qui a le moins de repères, se perd systématiquement. Ce sont ceux qui en ont le plus besoin qui y accèdent le moins. Ce n’est pas un hasard. C’est la conséquence logique de décennies de politiques pensées en silo.
Et le lien avec la démographie est direct : les actifs qui manqueront en 2070, ce sont – en partie – les jeunes d’aujourd’hui mal formés, mal insérés, mal accompagnés. Chaque jeune qui décroche sans qualification, c’est un futur cotisant en moins et un futur demandeur de prestations sociales en plus. On pourrait penser à ça quand on gère la politique de jeunesse. Visiblement, on ne le fait pas assez.

Source : Cour des comptes – Rapport public annuel 2025, « Les politiques publiques en faveur des jeunes »
Pourquoi personne n’en parle vraiment : leurs victimes ne votent pas encore
Ces deux sujets – la démographie de 2070 et les jeunes d’aujourd’hui – ont un point commun décisif : leurs victimes ne votent pas, ou pas assez. Les actifs qui manqueront dans quarante-cinq ans n’existent pas encore. Les jeunes de 15 à 25 ans sont sous-représentés dans les urnes, et ils le savent. Dans un système politique qui récompense les promesses à court terme et punit les décisions courageuses à long terme, ces sujets sont structurellement sacrifiés.
Ce n’est pas une question de mauvaise volonté. Aucun ministre n’est stupide au point de ne pas comprendre ces enjeux. C’est une question de structure d’incitation. Notre système récompense ceux qui résolvent le problème visible cette semaine et punit ceux qui investissent sur un problème visible dans vingt ans. Le résultat est prévisible. Et il est documenté, depuis des années, dans des rapports que tout le monde respecte et que presque personne ne suit vraiment.
Il y a un détail dans le rapport d’activité de la Cour que j’ai trouvé à la fois touchant et un peu amer. Pour la troisième année consécutive, des lycéens ont été invités à endosser le rôle d’auditeur public dans le cadre de la « Cour des comptes des jeunes ». Ils ont réalisé un abécédaire illustré des finances publiques. C’est une belle initiative. Mais il y a quelque chose d’étrange à former des adolescents à comprendre les mécanismes budgétaires pendant que les adultes censés les gérer creusent méthodiquement le déficit que ces mêmes adolescents rembourseront. Ce sont eux les futurs actifs manquants. Ce sont eux qui paieront la dette. Et ce sont eux qu’on envoie en stage à la Cour des comptes pour comprendre comment ça marche.
J’ai deux enfants. Et j’ai honte du pays que je vais leur confier
Je vais être honnête, cher lecteur. J’ai 39 ans. J’ai deux enfants – 9 ans et 12 ans. Ils ont des rêves, des projets, une énergie qui force le respect. Et quand je lis ces chiffres (la dette, la démographie, les jeunes qu’on forme pour des emplois qui disparaîtront), j’ai honte. Honte du pays dont j’ai hérité sur le plan des finances publiques. Et honte de l’état de celui que je vais leur confier. Je pense que leur génération nous en voudra pour notre inaction. Et ils auront raison. Quel gâchis.
Ce n’est pas du pessimisme. C’est de la lucidité. Et elle commence à l’école – là où tout devrait se jouer.
Quand j’étais au collège en troisième, un garçon avec des notes médiocres – moins de 8 de moyenne – était orienté vers un CAP peintre, mécanicien, carrossier ou cuisinier. Une fille dans la même situation : CAP coiffure ou esthétique. Note moyenne basse, autour de 9 ou 10 sur 20 : direction BEP secrétariat, vente ou comptabilité – une voie de garage, sachant que l’administration publique demandait le bac minimum pour ces mêmes postes. Résultat : quatre ans d’études au lieu de trois pour quelqu’un qui voulait ensuite passer le bac par cette voie. Entre 10 et 14 sur 20 : bac économique et social (ES) ou littéraire (L), le fourre-tout, le couloir du milieu. Au-dessus de 14 : la voie royale, le bac scientifique (S) – un bac qui filtrait essentiellement sur les mathématiques. Je ne vois pas beaucoup de médecins ni de cadres dirigeants résoudre des équations complexes dans leur travail quotidien…
L’Education nationale a méprisé les métiers manuels pendant des décennies. Elle n’a anticipé aucune demande du marché du travail pour les années à venir. C’est pour ça que nous nous retrouvons avec des centaines de milliers de diplômés dont la qualification ne vaut rien sur le marché, et de l’autre côté des métiers manuels dépréciés pendant trente ans qui paient désormais bien et recrutent à tout-va. Belle revanche. Et belle erreur collective d’un système qui n’a jamais vraiment pris en compte l’offre et la demande.
Et nous recommençons. Aujourd’hui, des centaines de milliers d’étudiants se forment à des métiers qui n’existeront plus dans dix ans à cause de l’IA. L’Education nationale continue de produire des futurs chômeurs en leur apprenant des compétences que les algorithmes remplaceront avant la fin de leur première décennie professionnelle. On n’a pas tiré les leçons. On n’apprend pas. Et ce sont mes enfants – et les vôtres – qui paieront.

2070, ça ne vote pas en 2027. Mais dans dix ans, mes enfants auront 19 et 22 ans. Et ils voteront, eux.
Ionès Jaoulane

Sources
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INSEE – Informations rapides n°158, 25 juin 2026 : dette publique T1 2026 à 3 536,1 Mds€, 117,5 % du PIB, hausse de 75,6 Mds€
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Cour des comptes – Rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques, 25 juin 2026 : charge dette 77,4 Mds€, dette projetée > 3 620 Mds€ fin 2026, "tous les signaux sont au rouge"
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Cour des comptes – Rapport "Démographie et finances publiques", 2025 : -3,4 M d'actifs, +4 M de 75+, dépenses à 60,8 % du PIB en 2070, fécondité 1,62 en 2024
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Cour des comptes – Rapport public annuel 2025 – Les politiques publiques en faveur des jeunes, mars 2025 : 9 M de jeunes, 53,4 Mds€, 10 % sous seuil de pauvreté, 11,5 % NEET, fragmentation des dispositifs
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Cour des comptes – Rapport d'activité 2025, juin 2026 : "Cour des comptes des jeunes", lycéens auditeurs
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INSEE – Informations rapides n°78, mars 2026 : déficit public 2025 à 5,1 % du PIB