1 409 rapports en 2025. 76 % des recommandations suivies. Une institution exemplaire. Et des finances publiques qui empirent d’année en année. Je me suis demandé pourquoi. Et qui dirige cette institution. Et comment on y arrive.
Cher lecteur,
J’ai passé quelques heures cette semaine à lire le rapport d’activité 2025 de la Cour des comptes. Document austère, mise en page institutionnelle, chiffres partout. Et pourtant, à mi-chemin de la lecture, une question s’est imposée à moi avec une netteté presque désagréable : si cette institution fait aussi bien son travail – et elle le fait, les chiffres sont là – pourquoi les finances publiques françaises sont-elles dans cet état ?
En 2025, les juridictions financières ont publié 1 409 rapports. La Cour a été entendue 84 fois en auditions parlementaires. Ses recommandations sont suivies à 76 %. Le délai moyen pour produire un rapport est passé de 15 mois en 2018 à 8 mois en 2025. Elle reçoit 100 signalements de citoyens par mois – contre 100 par an auparavant. C’est une institution qui fonctionne. Qui travaille. Qui publie tout. Qui n’a peur de rien.
Et pendant ce temps. L’INSEE a publié le 25 juin 2026 que la dette publique française a franchi le cap des 3 500 Mds€ pour s’établir à 3 536,1 Mds€ au premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB – en hausse de 75,6 Mds€ en trois mois. Déficit 2025 : 5,1 % du PIB. Charge d’intérêts 2026 : 77,4 Mds€, en hausse de 12 Mds€ sur un an – premier poste de dépenses de l’Etat, devant l’Education nationale. La Cour des comptes, dans son rapport annuel publié le même jour, est lapidaire : « Tous les signaux sont au rouge », selon les mots de Carine Camby, présidente de la première chambre. L’objectif de déficit à 5 % du PIB en 2026 est « loin d’être acquis ». La dette pourrait dépasser 3 620 Mds€ fin 2026, soit 118,5 % du PIB. La Cour le dit depuis des années. Tout le monde hoche la tête. Et tout le monde fait autre chose. C’est le paradoxe central de la République française : elle a des institutions qui voient tout et un système politique qui ne regarde rien.
Le nouveau régime de responsabilité : on condamne ceux qui exécutent, pas ceux qui décident
Il y a une vraie nouveauté depuis 2023 : un régime de responsabilité financière des gestionnaires publics qui commence à mordre. En 2025, 55 amendes ont été prononcées, pour 222 000 € au total. Des cas concrets, documentés, publiés. Cinq agents de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne condamnés pour avoir dissimulé des dépenses et construit une retenue d’eau sans autorisation. Le directeur d’une association mayennaise condamné pour 680 000 € de dépenses engagées sans habilitation. Le comptable d’une commune des Bouches-du-Rhône condamné pour surfacturation.
C’est bien. Mais voici ce qui frappe : ce régime s’applique aux gestionnaires. Pas aux élus. Pas aux ministres qui signent des budgets structurellement déficitaires depuis cinquante ans. Pas aux parlementaires qui votent des dépenses sans financement. La Cour peut condamner le comptable qui a mal géré. Elle ne peut pas sanctionner le gouvernement qui présente chaque année un budget qu’il sait creuser le déficit. La responsabilité financière existe pour ceux qui exécutent. Moins pour ceux qui décident. C’est une asymétrie fondamentale – et personne, ou presque, n’en parle.

Source : Cour des comptes – Rapport d’activité 2025, juin 2026
Moscovici : cinq ans rue Cambon, et maintenant Bruxelles
Pour comprendre ce que la Cour est devenue, il faut parler de Pierre Moscovici. Socialiste de longue date, ministre de l’Economie sous Hollande de 2012 à 2014, commissaire européen aux Affaires économiques de 2014 à 2019 – il n’était pas, à première vue, le profil classique du premier président de la Cour des comptes. Macron le nomme en juin 2020. La droite crie au scandale. Et puis Moscovici prend ses fonctions, lance le plan JF2025, modernise l’institution de fond en comble, publie des rapports coup de poing sur la dette, les retraites, la trajectoire des finances publiques. Il n’a pas mâché ses mots.
Ses ennuis à la Cour sont bien documentés. En juillet 2025, Le Figaro épingle sa gouvernance – « très politique », selon des magistrats mécontents. Le même journal titre sur « le cimetière des éléphants socialistes » qu’il aurait fait de la rue Cambon, en référence à plusieurs nominations controversées d’anciens responsables politiques socialistes. Des magistrats dénoncent anonymement dans la presse des « décisions arbitraires et discrétionnaires ». Moscovici nie, contre-attaque, parle d’une « poignée » de mécontents. Il y a aussi l’épisode du rapport sur l’immigration, retardé en janvier 2024 selon Le Monde, dans un contexte politique sensible.
Le 31 décembre 2025, il quitte la Cour – en avance sur son mandat prolongé jusqu’en septembre 2026. Direction : la Cour des comptes européenne, à Luxembourg, dont il devient membre français au 1er janvier 2026 pour six ans. Une belle promotion institutionnelle au sortir d’une institution nationale. Le pantouflage version juridictions financières.
Montchalin : de Bercy à la rue Cambon en quinze jours
C’est là que l’histoire devient vraiment intéressante. Qui nomme-t-on pour remplacer Moscovici ? Amélie de Montchalin. Jusqu’au 11 février 2026, elle était ministre de l’Action et des Comptes publics dans le gouvernement Bayrou. Le 11 février, Macron annonce sa nomination à la tête de la Cour des comptes. Le 23 février, elle prend ses fonctions rue Cambon. Quinze jours de transition. C’est la première fois dans l’histoire de la Ve République qu’un ministre passe directement de Bercy à la présidence de la Cour des comptes.
Qui est-elle ? Née en 1985, HEC, Sciences Po, Kennedy School Harvard. Lobbyiste chez AXA de 2014 à 2017 – elle y était chargée des politiques publiques, ce que Les Jours ont qualifié d’« affaires publiques », entendez : représentante d’intérêts privés auprès des décideurs politiques. Elle rejoint En Marche fin 2016 après la défaite de Juppé à la primaire de droite. Elue députée de l’Essonne en 2017. Nommée secrétaire d’Etat aux Affaires européennes en 2019. Ministre de la Transformation et de la Fonction publique en 2020 – c’est elle qui supprime l’ENA et la remplace par l’INSP. En mai 2022, Borne la nomme ministre de la Transition écologique. Un mois plus tard, elle est battue aux législatives dans sa circonscription de l’Essonne par Jérôme Guedj (NUPES) avec 46,6 % des voix. Elle démissionne, comme promis.
Recasée aussitôt : ambassadrice de France à l’OCDE à Paris, 10 000 € nets par mois. Puis, en décembre 2024, retour au gouvernement Bayrou comme ministre des Comptes publics. Et en février 2026, première présidente de la Cour des comptes – inamovible jusqu’à ses 68 ans, soit potentiellement jusqu’en 2054.
La controverse est immédiate. Attac publie une lettre ouverte à Macron et demande le retrait de la nomination, citant trois articles de la charte de déontologie des juridictions financières sur les conflits d’intérêts. Le raisonnement est simple : dès juin 2026, la Cour publie son rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques – autrement dit, elle évalue le bilan budgétaire du gouvernement dont Montchalin était membre. Elle sera juge et partie. Marine Le Pen et les oppositions de gauche s’alignent sur la même critique, ce qui est assez rare pour être noté. Depuis la présidence Sarkozy, la tradition voulait que le premier président de la Cour soit toujours issu de l’opposition, précisément pour éviter ce problème. Macron rompt avec cette tradition. La porte-parole du gouvernement assure qu’il n’y a « pas de conflit d’intérêts ». Elle n’a convaincu personne.
Montchalin, de son côté, multiplie les déclarations sur l’indépendance et la collégialité. Elle a raison d’insister – c’est exactement ce qu’on attend d’elle. Mais l’indépendance d’une institution se construit sur des décennies. Elle se détruit sur une nomination.
Ce que tout ça dit sur notre rapport aux institutions
Je ne dis pas que Moscovici a mal fait son travail ni que Montchalin sera une mauvaise présidente. Ce que je dis, c’est que la façon dont on nomme et dont on utilise ces institutions révèle quelque chose d’essentiel sur notre système : nous avons construit des vigies remarquables, et nous les staffons comme des antichambres politiques.
La Cour des comptes est une institution dont l’utilité dépend entièrement de la confiance qu’elle inspire. Une confiance qui ne se décrète pas. Qui s’accumule lentement, rapport après rapport, recommandation après recommandation. Et qui peut s’éroder très vite – dès lors qu’on nomme une ministre en exercice à sa tête quinze jours après qu’elle a quitté le gouvernement dont elle va devoir évaluer le bilan.
Pendant ce temps, la dette continue de filer. Et la Cour continuera de le documenter, rigoureusement, collégialement. Dans le désert.
Ionès Jaoulane

Sources
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Cour des comptes – Rapport d'activité 2025, juin 2026 (1 409 rapports, 76 % recommandations, 84 auditions, délais d'instruction, signalements)
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Cour des comptes – Rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques, 25 juin 2026 (charge dette 77,4 Mds€, objectif déficit "loin d'être acquis", "tous les signaux sont au rouge" – Carine Camby)
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INSEE – Informations rapides n°158, 25 juin 2026 : dette publique T1 2026 à 3 536,1 Mds€, 117,5 % du PIB, hausse de 75,6 Mds€
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INSEE – Informations rapides n°78, mars 2026 : déficit public 2025 à 5,1 % du PIB, dette fin 2025 à 3 460,5 Mds€
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Cour des comptes – Rapport d'activité 2025, section "Justice financière" : 55 amendes, 222 000 €, exemples Lot-et-Garonne, Laval Mayenne Technopole, commune d'Eguilles
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Wikipédia/AFP – Pierre Moscovici : biographie, gouvernance Cour des comptes, nomination Cour des comptes européenne au 1er janvier 2026
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Le Figaro, 18 juillet 2025 : "La Cour des comptes, cimetière des éléphants socialistes"
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Le Monde, 8 janvier 2024 : "Pierre Moscovici critiqué pour avoir reporté la publication d'un rapport sur l'immigration"
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Attac France, lettre ouverte, 12 février 2026 : nomination Montchalin, conflits d'intérêts, Charte de déontologie
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Franceinfo, 11 février 2026 : nomination Montchalin confirmée, "pas de conflit d'intérêts" – Maud Bregeon
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Parlons-politique.fr, 24 février 2026 : prise de fonctions Montchalin rue Cambon, contexte indépendance
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Wikipédia – Amélie de Montchalin : biographie complète, parcours AXA, défaite 2022, ambassadrice OCDE
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Batiweb, 19 juin 2022 : défaite de Montchalin aux législatives, démission gouvernement Borne
