Sept candidats. Des dizaines de milliards qui apparaissent, disparaissent, s’annulent. Un premier grand débat économique. J’ai écouté attentivement. Voici ce que j’ai trouvé – et surtout, la ligne que chacun a oublié de vous montrer…
Cher lecteur,
Le 27 août dernier, le Medef organisait, à Roland-Garros, dans le cadre de sa Rencontre des entrepreneurs de France, le premier grand débat économique de la présidentielle 2027. Diffusé en direct sur LCI, il réunissait sept candidats face à des chefs d’entreprise. Autrement dit, enfin les sujets qui vont réellement déterminer l’avenir économique du pays – dette, dépenses publiques, fiscalité, retraites, industrie, pouvoir d’achat. J’ai donc enduré plus de trois heures de débat pour vous, cher lecteur. Et j’ai sorti la calculatrice.
Car, de Jean-Luc Mélenchon à Bruno Retailleau, en passant par Marine Le Pen, Gabriel Attal ou Edouard Philippe, chacun semble avoir trouvé sa méthode pour résoudre des problèmes que la France traîne depuis plusieurs décennies. Des dizaines de milliards apparaissent. D’autres disparaissent. Des cotisations s’évaporent. Et parfois, même la dette peut être effacée.
Regardons cela d’un peu plus près.
Mélenchon : 211 Mds€ → et le déficit disparaît
Jean-Luc Mélenchon nous propose probablement le calcul le plus simple de la soirée. Une commission d’enquête du Sénat a évalué les aides publiques aux entreprises à environ 211 Mds€ en 2023. Le déficit de l’Etat tourne autour de 150 Mds€. Vous voyez où il veut en venir ? Supprimons ces aides et, explique-t-il en substance, le déficit disparaît. Sur une feuille Excel, c’est magnifique.
Le problème est que ces 211 Mds€ ne correspondent pas à un gigantesque chèque que l’Etat remet chaque année aux entreprises. Le Sénat le reconnaît lui-même : il n’existe aucune définition unique des « aides aux entreprises ». On additionne des subventions directes, des dépenses fiscales, des allègements de cotisations sociales et quantité d’autres dispositifs. Supprimer un allègement de cotisations, par exemple, revient à augmenter le coût du travail. Ce n’est donc pas une économie budgétaire sans conséquence. Mélenchon compare deux nombres qui se ressemblent, puis considère qu’ils peuvent s’annuler. 211 moins 150 : problème réglé. L’économie est malheureusement un peu plus compliquée.
Et Jean-Luc Mélenchon dispose d’une deuxième gomme – pour la dette, cette fois. Une partie des obligations françaises étant détenue par l’Eurosystème, il propose d’en annuler une partie. Après tout, si notre banque centrale détient notre dette, nous nous devons de l’argent à nous-mêmes. J’ai déjà consacré une chronique entière à cette idée. Une obligation détenue par la Banque de France reste un actif inscrit à son bilan. Effacer la dette revient aussi à effacer cet actif. Et surtout, la France ne possède pas sa propre banque centrale indépendante : elle appartient à l’Eurosystème.
❌ 211 – 150 = 0. Le calcul est juste. L’économie, elle, n’est pas une feuille Excel.
Marine Le Pen : les mystérieux 125 Mds€
Marine Le Pen a également son chiffre. 125 Mds€. Cette fois, soyons précis : le montant n’est pas absurde. C’est même approximativement l’ordre de grandeur de l’ajustement budgétaire dont la France aurait besoin dans les prochaines années pour stabiliser durablement sa dette. Le problème n’est donc pas le chiffre. Le problème est de trouver les 125 Mds€.
Marine Le Pen propose bien des économies : réduction des agences publiques, immigration, contribution européenne, fonctionnement de l’Etat. Mais elle propose parallèlement de réduire certains impôts de production, de ramener la TVA sur l’énergie à 5,5 % et de revenir sur une partie de la réforme des retraites. Moins de recettes d’un côté. Davantage de dépenses de l’autre. Et malgré cela : 125 Mds€. C’est possible. Mais il faudrait maintenant voir l’addition.
Il y a notamment une ligne qui m’intéresse beaucoup : les économies réalisées sur notre contribution à l’Union européenne. On peut évidemment vouloir renégocier le budget européen. Mais la France ne peut pas décider seule, un lundi matin, du montant qu’elle versera à Bruxelles. Ce sont des engagements européens. Pour l’instant, Marine Le Pen nous donne le résultat du calcul avant de nous donner le calcul. Attendons la copie complète.
❌ Le chiffre est plausible. Mais annoncer l’objectif sans détailler les mesures, ce n’est pas encore un budget.
Retailleau : les cotisations disparaissent (pas les dépenses)
Bruno Retailleau veut s’attaquer au coût du travail. Sa proposition est spectaculaire : au-delà de 35 heures, plus de cotisations patronales, plus de cotisations salariales. L’entreprise paie moins. Le salarié gagne plus. Tout le monde est content. Enfin presque. Il manque simplement celui qui finance notre modèle social.
Les cotisations ne sont pas prélevées pour le plaisir de faire apparaître une ligne supplémentaire sur votre fiche de paie. Elles participent au financement de prestations. Si vous les supprimez, trois solutions existent : vous réduisez les dépenses correspondantes, vous trouvez un autre prélèvement ou vous creusez le déficit. On peut parfaitement vouloir transférer une partie du financement vers la TVA ou une autre assiette. C’est un débat légitime. Mais dans ce cas, dites-nous qui paiera à la place. Une cotisation peut disparaître d’une fiche de paie. La dépense qu’elle finance, non.
Bruno Retailleau s’est également laissé emporter lorsqu’il a expliqué que les taux d’intérêt français n’avaient jamais été aussi élevés. C’est tout simplement faux. Ils sont revenus à des niveaux que nous n’avions plus connus depuis près de 20 ans – mais dans les années 1980 et 1990, la France empruntait à des taux largement supérieurs. Notre situation budgétaire est suffisamment mauvaise. Inutile d’en rajouter.
❌ Supprimer une cotisation sans dire qui paie à la place, c’est déplacer un problème. Pas le résoudre.
Edouard Philippe : 50 Mds€ contre 50 Mds€ (solde : zéro)
Edouard Philippe nous propose une opération plus sophistiquée. Il veut supprimer environ 50 Mds€ d’impôts de production. Excellente nouvelle pour les entreprises. Mais comment financer la mesure ? Facile : il suffit de supprimer 50 Mds€ d’aides aux entreprises. 50 milliards en moins. 50 milliards en plus. Solde : zéro. C’est propre. Presque trop propre.
Car un euro d’impôt et un euro d’aide ne sont pas nécessairement équivalents. Imaginez qu’une entreprise bénéficie de 10 000 € d’allègements de cotisations. Vous lui retirez ces 10 000 € et, parallèlement, vous baissez ses impôts de production de 10 000 €. Avez-vous amélioré sa compétitivité ? Pas nécessairement. Vous avez peut-être simplement déplacé 10 000 € d’une colonne vers une autre. Et les entreprises qui bénéficient des aides ne sont pas nécessairement celles qui supportent les impôts de production dans les mêmes proportions. Edouard Philippe a réussi une égalité comptable parfaite. Reste à démontrer l’égalité économique.
❌ L’équilibre comptable est net. L’équilibre économique, lui, dépend de qui perd quoi – et ce n’est pas le même monde.
Gabriel Attal : « C’est l’INSEE qui le dit »
Gabriel Attal a prononcé une phrase qui a immédiatement attiré mon attention. En 2024, explique-t-il, « pour la première fois depuis 15 ans, l’Etat avait dépensé moins que l’année précédente ». Et il ajoute : « C’est l’INSEE qui le dit. » Très bien. Allons voir l’INSEE.
En 2024, les dépenses des administrations publiques centrales ont atteint 670,3 Mds€. Elles ont augmenté de 0,9 %. Pour l’ensemble des administrations publiques, les dépenses ont augmenté de 3,9 %. Et le déficit de l’Etat lui-même est passé de 151,9 Mds€ à 152,5 Mds€. Gabriel Attal fait probablement référence à un périmètre budgétaire plus étroit. Mais présenté ainsi, son affirmation ne correspond pas aux comptes nationaux de l’INSEE. Ce qui est assez gênant quand on commence sa phrase par « c’est l’INSEE qui le dit ».
Gabriel Attal nous offre ensuite une petite démonstration de la courbe de Laffer. La France a réduit l’impôt sur les sociétés de 33,3 % à 25 %. Depuis, les recettes d’IS ont augmenté. Conclusion : baisser les impôts a permis d’augmenter les recettes. C’est possible. Mais ce n’est pas démontré par ces deux chiffres. Entretemps, les profits des entreprises ont évolué, les prix ont augmenté, l’activité a changé. Le fait que deux événements se suivent ne signifie pas que le premier a provoqué le second. Sinon, la hausse des ventes de glaces serait responsable des coups de soleil.
❌ Citer l’INSEE avant d’avancer un chiffre que l’INSEE ne confirme pas – c’est l’inverse d’un argument.
Glucksmann : 1 000 Mds€ et « pas le moindre actif »
Raphaël Glucksmann s’attaque au bilan d’Emmanuel Macron. Et sur un point, difficile de lui donner tort : la dette publique a augmenté de plus de 1 000 Mds€ depuis le début de la présidence Macron. C’est considérable. Mais Raphaël Glucksmann ne s’arrête pas là. Ces quelque 1 000 Mds€ auraient été dépensés, nous dit-il, « sans créer le moindre actif ». Pas un seul. En presque 10 ans.
Là, il faut quand même se calmer. On peut considérer que la France s’est trop endettée pour financer ses dépenses courantes – c’est même une critique que je formule régulièrement dans cette chronique. Mais affirmer qu’aucun actif n’a été créé est factuellement faux. Des infrastructures ont été financées. Des investissements militaires ont été réalisés. France 2030 finance des investissements. Le véritable débat devrait être : qu’avons-nous obtenu en échange de plus de 1 000 Mds€ de dette supplémentaire ? Là, la question devient beaucoup plus embarrassante. Pas besoin d’exagérer pour qu’elle le soit.
❌ La critique du bilan Macron est légitime et documentée. Mais « aucun actif » – c’est une exagération qui affaiblit un argument qui n’en avait pas besoin.
Tondelier : 3,9 millions d’immigrés – vraiment ?
Marine Tondelier reprend un chiffre qui avait beaucoup fait parler. La France aurait besoin de plusieurs millions de travailleurs étrangers supplémentaires d’ici à 2050. Le chiffre vient notamment du président du Medef, Patrick Martin, qui évoquait 3,9 millions de salariés étrangers supplémentaires. Mais il y avait une petite phrase derrière, assez importante : « Sauf à réinventer notre modèle social et notre modèle économique. » Et c’est là que tout change.
Le besoin de travailleurs en 2050 dépend de dizaines d’hypothèses. Combien de temps travaillerons-nous ? A quel âge partirons-nous à la retraite ? Quel sera le taux d’emploi des seniors ? Quelle sera notre productivité ? Combien d’emplois seront automatisés ? Personne ne connaît précisément ces variables 25 ans à l’avance. 3,9 millions n’est donc pas un besoin gravé dans le marbre. C’est le résultat d’un scénario. Changez les hypothèses et vous changez le chiffre.
Je précise cependant quelque chose. Marine Tondelier a également affirmé que les PME supportaient proportionnellement davantage d’impôt sur les sociétés que les grandes entreprises. J’ai vérifié. Elle a raison. L’INSEE estime pour 2022 le taux implicite brut d’IS à 21,4 % pour les PME, contre 14,3 % pour les grandes entreprises. Quand un candidat donne un chiffre juste, il faut aussi savoir le reconnaître.
✔️ Point juste sur les PME. Mais le 3,9 millions est un scénario parmi d’autres – pas une nécessité gravée dans le marbre.
Ce qu’ils ont tous oublié – et ce que nous allons faire
Cher lecteur, je pourrais continuer. Et nous continuerons. Car ce premier débat n’est que le début d’une campagne qui va probablement devenir un gigantesque concours de milliards. A gauche, on supprimera les aides aux entreprises. A droite, on supprimera les cotisations. Au centre, on échangera des impôts contre des aides. Certains effaceront la dette. D’autres trouveront 125 Mds€ d’économies.
Le problème n’est pas d’avoir des propositions radicales. La situation française en exige probablement. Le problème commence lorsqu’on présente le bénéfice d’une mesure sans présenter son coût. Une baisse d’impôt doit être financée. Une cotisation supprimée doit être remplacée si la prestation demeure. Une économie doit correspondre à une véritable dépense supprimée. Une dette annulée doit disparaître du bilan de quelqu’un. Et une projection économique n’est jamais une certitude.
C’est précisément ce que nous allons faire pendant cette campagne dans La Chronique d’une France en Faillite. Je ne vous dirai pas pour qui voter. En revanche, lorsqu’un candidat fera apparaître ou disparaître 50, 100 ou 200 Mds€ en quelques secondes sur un plateau de télévision – nous sortirons la calculatrice. Et nous chercherons la ligne qu’il a oublié de vous montrer.
Ionès Jaoulane

