LFI a déjà mis cette idée sur la table. Elle est techniquement concevable. Ses conséquences – inflation, dévaluation de l’euro, euthanasie des épargnants – sont rarement expliquées. Et l’histoire récente montre ce qui se passe quand on utilise la banque centrale pour financer l’irresponsabilité budgétaire.
Cher lecteur,
Nous y sommes. La campagne présidentielle commence, même si personne ne l’appelle encore comme ça. Et avec elle, les promesses qui font rêver et les idées qui semblent simples. La rentrée aurait pu être dominée par les chiffres – PIB en recul au T1, chômage à 8,3 %, dette à 3 536 Mds€, budget 2027 « réversible » parce que personne ne veut s’y brûler. Les médias ont préféré agiter d’autres débats, sur le port du voile dans l’espace public ou d’autres questions de société secondaires face aux enjeux économiques du pays.
Les Français, eux, ont compris l’essentiel. L’avenir du pays ne se jouera pas sur des questions identitaires. Il se jouera sur la capacité ou l’incapacité de nos gouvernants futurs à redresser des finances publiques structurellement déficitaires depuis plus de 50 ans. C’est la question qui revient dans les sondages, dans les conversations, dans les préoccupations réelles des ménages.
Et dans ce contexte, une idée déjà défendue par La France insoumise revient régulièrement dans le débat : demander à la Banque centrale européenne de racheter davantage de dette publique, voire de la transformer en dette perpétuelle. Sur le plan technique, certains montages peuvent être imaginés. Sur les plans juridique, monétaire et économique, c’est une autre histoire. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi.
Ce que la BCE détient déjà : les chiffres exacts
Avant de débattre de ce que la BCE devrait faire, regardons ce qu’elle a déjà fait. Via ses programmes d’achat d’actifs – le QE lancé en 2015 puis le PEPP pendant la pandémie – l’Eurosystème a acquis d’importants volumes d’obligations souveraines de la zone euro. Ces achats se font sur le marché secondaire (après émission, et non directement auprès des gouvernements – une distinction juridique importante). Pour les titres publics, la clé de capital de l’Eurosystème sert de référence à la répartition des achats entre juridictions, avec des marges de flexibilité selon les programmes et les conditions de marché.
La clé de capital de la Banque de France à la BCE est de 16,17 % depuis le 1er janvier 2024 – deuxième plus importante après l’Allemagne (21,77 %). Cette clé sert de référence pour répartir les achats de titres publics entre les différents pays de la zone euro. Elle n’est toutefois pas une règle mécanique valable en toutes circonstances : le PEPP a notamment autorisé des écarts temporaires entre juridictions afin de préserver la transmission de la politique monétaire. En revanche, la BCE ne peut pas mettre en place un financement discrétionnaire de la France simplement parce que Paris le lui demande.
Les données publiées directement par la BCE permettent désormais d’en donner un ordre de grandeur précis. A fin juillet 2026, l’Eurosystème détenait environ 360,2 Mds€ de titres publics français dans le cadre du PSPP, auxquels s’ajoutaient environ 239,5 Mds€ dans le cadre du PEPP. Au total, cela représente près de 599,8 Mds€ de titres publics français, soit un montant équivalent à environ 17 % de la dette publique française, qui atteignait 3 536,1 Mds€ au premier trimestre 2026. Il ne s’agit pas exclusivement d’OAT de l’Etat : les statistiques de la BCE portent sur les titres du secteur public français éligibles à ces programmes. Ces encours diminuent progressivement à mesure que les titres arrivent à échéance : les réinvestissements de l’APP ont cessé en juillet 2023 et ceux du PEPP ont été totalement arrêtés fin décembre 2024.
Pourquoi la BCE ne peut pas racheter uniquement la dette française
C’est le premier malentendu de la proposition. La BCE n’est pas la banque centrale de la France – elle conduit la politique monétaire de la zone euro dans son ensemble. Dans ses programmes d’achats de titres publics, la clé de capital constitue le point de référence pour la répartition entre juridictions, même si des marges de flexibilité existent. Cela ne permet donc pas à un gouvernement national d’obtenir à sa convenance un programme permanent de rachats ciblés sur sa seule dette.
Dans le cadre normal de ses programmes, un renforcement durable des achats de dette française s’inscrirait donc dans une décision de politique monétaire prise à l’échelle de la zone euro, et non dans une opération budgétaire décidée par la France. La répartition exacte pourrait s’écarter temporairement de la clé de capital, mais elle resterait encadrée par le mandat et les règles de l’Eurosystème.
Il existe un mécanisme d’exception – l’OMT (Outright Monetary Transactions), créé par Draghi en 2012 avec sa formule « whatever it takes ». Ce mécanisme permet des achats ciblés sur un pays. Mais il est conditionné à la signature d’un mémorandum avec le MES (Mécanisme européen de stabilité), impliquant des réformes structurelles sous tutelle. Ce n’est pas ce que propose LFI.
Techniquement possible. Mais à quel prix ?
La France insoumise a défendu l’idée de transformer une partie de la dette détenue par la BCE en « dette perpétuelle » – une obligation sans échéance de remboursement du capital. Sur le plan purement mécanique, oui, c’est imaginable. Une dette perpétuelle, ça existe dans l’histoire monétaire. Le Royaume-Uni en a eu jusqu’au XXe siècle.
Mais voici ce que les promoteurs de cette idée n’expliquent pas toujours suffisamment. Des achats massifs de dette souveraine par une banque centrale augmentent la liquidité du système financier et assouplissent les conditions de financement. Si cette politique reste très accommodante alors que l’économie est déjà contrainte par ses capacités de production, elle peut contribuer à alimenter les tensions inflationnistes. L’effet n’est toutefois ni automatique ni proportionnel : il dépend notamment de la conjoncture, du crédit, des anticipations et de la vitesse de circulation de la monnaie.
Une politique monétaire très expansionniste peut aussi peser sur le taux de change si elle conduit les investisseurs à arbitrer en défaveur de l’euro. Une baisse de l’euro renchérit alors, toutes choses égales par ailleurs, les importations facturées en devises étrangères – notamment une partie de l’énergie et des biens manufacturés. Mais la transmission n’est pas de un pour un : une baisse de 10 % de l’euro ne signifie pas automatiquement une hausse de 10 % des prix payés par les consommateurs, car interviennent les contrats, les couvertures de change, les marges des entreprises et la concurrence.
La leçon des années de taux bas : l’irresponsabilité budgétaire organisée
L’histoire récente devrait pourtant suffire à nous mettre en garde. De 2015 à 2022, la BCE a mené des programmes de rachats d’actifs massifs. Les taux d’intérêt français sont tombés à zéro, puis en territoire négatif. Le résultat sur les comportements budgétaires de nos gouvernants ? Catastrophique.
Pendant ces années, des ministres des Finances ont déclaré publiquement – et ouvertement – que « la dette n’est plus un problème ». Que le coût de la dette étant nul ou négatif, la question du niveau d’endettement n’avait plus d’importance. Que l’Etat pouvait s’endetter sans limite à coût zéro. Résultat : le déficit public, qui aurait dû être réduit pendant cette période de taux bas favorable, a au contraire augmenté. La France a utilisé le coussin monétaire offert par la BCE non pas pour redresser ses comptes, mais pour augmenter ses dépenses.
Lorsque la BCE a commencé à remonter ses taux en 2022 pour lutter contre l’inflation, la France s’est retrouvée avec un niveau de dette massif et un coût de refinancement en forte hausse. Les causes de l’inflation de 2021-2023 restent multiples – énergie, chaînes d’approvisionnement, politiques budgétaires et monétaires, puis choc géopolitique – et il serait excessif de l’attribuer au seul Quantitative Easing. En septembre 2026, les adjudications de l’AFT montrent des taux supérieurs à 4 % sur plusieurs OAT longues ; la charge d’intérêts des administrations publiques est, elle, évaluée à environ 77,4 Mds€ en 2026, ce qui réduit fortement les marges de manœuvre budgétaires.
Si on recommence le même cycle – rachats massifs, taux bas, gouvernants qui se persuadent que la dette ne coûte rien – on obtiendra le même résultat, en pire. Parce que le point de départ sera encore plus dégradé qu’en 2015.
Ce que je pense vraiment : ni pour ni contre, mais sous conditions strictes
Je vais être clair, cher lecteur, parce que ce sujet mérite une position nuancée plutôt qu’un rejet ou un enthousiasme de principe. Je ne suis pas opposé à ce que la BCE détienne une part non négligeable des dettes souveraines européennes. Le Japon le fait depuis des décennies : la Banque du Japon reste de très loin le premier détenteur de dette publique japonaise et détenait encore autour de 48 % de l’encours des obligations d’Etat à l’été 2026. Le pays n’a pas sombré. Enfin pas encore… Ce modèle existe, mais il repose sur des caractéristiques institutionnelles, financières et domestiques très différentes de celles de la zone euro.
Le soutien de la banque centrale à la dette souveraine ne peut être viable que s’il est assorti d’un contrôle strict des dépenses publiques. Au minimum, l’atteinte d’un excédent budgétaire primaire – c’est-à-dire un solde positif avant la charge des intérêts. Ce n’est pas un seuil ambitieux. C’est le minimum de discipline budgétaire qui signale que l’Etat ne dépense pas plus qu’il ne reçoit hors service de la dette.
Or, la France n’a plus enregistré d’excédent public depuis 1974. 52 ans se sont donc écoulés sans retour durable à un solde public positif. Proposer à la BCE de racheter davantage de dette française sans conditionner ce soutien à un retour vers l’équilibre primaire, c’est prendre le risque d’affaiblir encore l’incitation à maîtriser les dépenses et les déficits.
La campagne présidentielle va produire beaucoup d’idées de ce type – techniquement séduisantes en surface, économiquement dangereuses dans leurs conséquences réelles. Ma mission dans cette chronique, depuis le premier numéro, est de vous aider à lire entre les lignes. Ce n’est pas de droite ni de gauche. C’est de la comptabilité.
Ionès Jaoulane

Sources
-
BCE – ajustement de la clé de répartition du capital, 21 décembre 2023 : Banque de France à 16,17 %, Allemagne à 21,77 % à partir du 1er janvier 2024 · ecb.europa.eu
-
Banque de France – États financiers de la BCE pour 2024 : bilan Eurosystème 6 428 Mds€, titres politique monétaire 3 388 Mds€ · banque-france.fr
-
BCE – Rapport annuel 2024 : fin des réinvestissements APP en juillet 2023 ; extinction progressive des réinvestissements PEPP en 2024 et arrêt complet fin décembre 2024 ; écarts temporaires possibles par rapport à la clé de capital
-
BCE – FAQ PEPP : la clé de capital sert de référence pour les achats publics, avec une exécution flexible entre juridictions lorsque les conditions de marché l'exigent
-
Assemblée nationale – proposition de résolution relative au rachat de la dette publique par la BCE et à sa transformation en dette perpétuelle
-
INSEE – Informations rapides n°158, 25 juin 2026 : dette publique T1 2026 = 3 536,1 Mds€ / 117,5 % du PIB
-
Agence France Trésor – adjudications du 3 septembre 2026 : taux moyens pondérés de 4,19 % à 4,74 % sur les OAT longues émises ce jour-là
-
Direction générale du Trésor – veille Japon, août 2026 : Banque du Japon autour de 48 % de l'encours des obligations d'État japonaises
-
Cour des comptes – travaux sur les finances publiques 2026 : forte hausse de la charge d'intérêts ; estimation 2026 reprise dans les analyses budgétaires à environ 77,4 Mds€
-
Agence France Trésor – note sur l'OMT (Outright Monetary Transactions) et les conditions MES · aft.gouv.fr


