Près de soixante-douze mille défaillances d’entreprises en douze mois, un symptôme de plus de la faillite de la France. Et pendant ce temps, les bons chiffres des créations d’entreprises offrent un tableau autrement flatteur. Comment les deux coexistent-ils ?
Cher lecteur, le chiffre est sorti le 13 octobre 2026. Altares l’a publié dans son étude trimestrielle : 71 900 défaillances d’entreprises sur les douze mois achevés en septembre 2026.

Pendant que des milliers d’entreprises passent chaque mois devant les tribunaux, un autre chiffre est brandi comme la preuve du dynamisme français : celui des créations d’entreprises.
Et c’est là que le tableau devient étrange. D’un côté, près de 72 000 défaillances sur douze mois. De l’autre, des immatriculations qui continuent de progresser. Alors, comment peut-on avoir autant d’entreprises qui tombent tout en parlant de « boom » entrepreneurial ?
La réponse tient en partie à ce que l’on met derrière le mot création.
Le boom des créations — et le mirage des chiffres
Le gouvernement aime rappeler que la France est championne des créations d’entreprises. En 2026, les immatriculations progressent de 7,3 % sur un an glissant. De quoi pavoiser. Sauf que deux créations sur trois sont des micro-entreprises — un individu seul, souvent un ancien salarié poussé vers l’auto-entrepreneuriat faute de mieux. Pas de TVA. Pas de salarié. Pas de bilan.
Ce n’est pas une création d’entreprise. C’est une externalisation du risque social sur l’individu, comptabilisée comme un succès économique.

Revenons-en aux défaillances d’entreprises. Car derrière le contraste avec le dynamisme des créations, la réalité des procédures ouvertes reste brutale.
« Deux procédures collectives sur trois s’ouvrent directement en liquidation judiciaire. Pas même un passage par le redressement. »
14 652 défaillances d’entreprises au T3 — et c’est encore beaucoup trop
Sur le seul troisième trimestre 2026, Altares recense 14 652 procédures collectives, soit +0,5 % par rapport au troisième trimestre 2025. La hausse ralentit réellement, et plusieurs secteurs s’améliorent. Mais le niveau reste très élevé. Altares redoute encore près de 19 000 nouvelles défaillances au quatrième trimestre, après environ 52 700 sur les neuf premiers mois. Si cette estimation se réalise, l’année approcherait donc 71 700 procédures.
Ce qui frappe, c’est la brutalité de la procédure dominante. 66,5 % des ouvertures du trimestre sont des liquidations judiciaires directes. Deux entreprises sur trois concernées par une procédure collective ne passent donc même pas par la case redressement judiciaire.
Structure des défaillances au T3 2026
Nature des procédures collectives — comparaison T3 2025 / T3 2026
Les TPE d’abord — toujours les mêmes victimes
Ce sont les très petites entreprises qui encaissent le plus. Celles de moins de trois salariés représentent 10 960 procédures, soit près de 75 % du total. Parmi leurs procédures, 71 % sont des liquidations directes. Quand la trésorerie vient à manquer et que personne ne peut recapitaliser, la baisse du carnet de commandes peut devenir fatale.
Défaillances par secteur — vue graphique
Nombre de procédures au T3 2026 — couleur et variation par rapport au T3 2025

La fragilité ne se limite pas aux plus petites structures. Sur l’ensemble du trimestre, 48 entreprises de 100 salariés ou plus ont été placées en procédure collective, selon Altares. Cette catégorie concentre environ 10 000 emplois menacés. Derrière un seul dossier judiciaire, ce sont parfois des centaines de salariés qui attendent de savoir ce que deviendra leur entreprise.
La restauration sous pression, l’agriculture n’est pas épargnée
L’hébergement, la restauration et les débits de boissons concentrent 2 087 procédures ce trimestre, en hausse de 11 % sur un an. Altares souligne la fragilité des activités dépendantes des arbitrages budgétaires des ménages. La restauration rapide et la restauration traditionnelle voient toutes deux leurs défaillances progresser. Pour un commerçant, une consommation qui faiblit ne fait pas disparaître les charges.
L’agriculture inquiète également : 344 procédures au T3, en hausse de 3,9 %. Altares décrit des marges sous pression, des aléas climatiques et des coûts de production volatils.
La question qu’on ne pose pas — à quoi ressemblera l’économie française dans dix ans ?
Près de 72 000 procédures collectives sur douze mois, c’est un signal qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main. Ces chiffres ne démontrent pas, à eux seuls, la part de responsabilité de chaque politique publique. Mais ils devraient obliger à poser les questions qui fâchent : coût du travail, pression fiscale sur les structures employeuses, complexité administrative, accès au financement. À quoi sert de célébrer l’initiative entrepreneuriale si l’on se satisfait ensuite de voir autant d’entreprises sous procédure collective ?
Pendant ce temps, on additionne les immatriculations. Ce que je conteste, ce n’est pas le travail des indépendants. C’est le raccourci qui consiste à présenter chaque nouvelle inscription comme la preuve d’une économie florissante. Le nombre de créations ne mesure ni la sécurité du revenu, ni la qualité de l’emploi, ni la richesse produite. Et il ne suffit pas à calculer les recettes fiscales gagnées ou perdues.
Les 50 510 emplois menacés au troisième trimestre 2026 ne sont pas un détail de tableau. Derrière ce nombre, il y a des familles, des loyers, des vies suspendues à l’avenir d’une société que quelqu’un a construite pendant des années. Altares les compte. J’aimerais que le débat public en tire les conséquences.
En attendant les programmes — poker menteur présidentiel
Je suis impatient de voir les programmes définitifs des candidats à la présidentielle. Pour l’heure, j’ai le sentiment d’assister à une sorte de poker menteur : chacun teste ses mesures, jauge ce qui passe dans l’opinion, ce qui semble crédible, ce qui ne heurte pas trop les intérêts électoraux. Les promesses de simplification, les engagements sur le pouvoir d’achat et les vœux de compétitivité ne me suffisent pas. Ce que j’attends, c’est un contre-budget ligne par ligne, chiffré, assumé.
Ces documents viendront. Et quand ils arriveront, nous les regarderons de près, ensemble, avec les outils qu’on a : les données, la logique, un peu d’obstination. Soyons patients.
Ionès Jaoulane
Sources
[1] Altares — Étude de défaillances et sauvegardes des entreprises en France au 3e trimestre 2026, 13 octobre 2026, p. 2-4, 7, 9-13, 15-16 et 18. Comparaison historique et projection annuelle : calculs à partir des chiffres du rapport.

