Croissance zéro au premier trimestre. Chômage à son plus haut depuis cinq ans. 68 574 faillites d’entreprises en 2025 – un record. Et sur les marchés, un nom revient dans les salles de trading : Liz Truss. Nos responsables politiques n’ont décidément pas besoin de crises venues de l’extérieur pour malmener notre économie – ils s’en chargent très bien eux-mêmes, trimestre après trimestre, avec une constance qui force presque l’admiration. Mais voilà le vrai sujet de cette semaine : si une crise endogène venait s’ajouter à tout cela (un accident de marché, une perte de confiance brutale, un décrochage des taux), nous n’aurions ni les marges, ni les outils, ni la stabilité politique pour l’absorber. Cette semaine, ce n’est pas un signal d’alarme qui retentit. C’est une accumulation.
1/ INSEE · 30 avril 2026
PIB : zéro. La France décroche quand ses voisins avancent
Cher lecteur,
Le chiffre est tombé le 30 avril au matin, dans la discrétion habituelle des publications statistiques. Le PIB de la France au premier trimestre 2026 : 0,0 %. Croissance nulle. La Banque de France misait encore sur 0,3 % quinze jours plus tôt. L’INSEE lui-même avait révisé à 0,2 % fin mars. Finalement : rien.
Ce qui frappe davantage que le chiffre, c’est le contexte européen. Au même trimestre, l’Allemagne progressait de +0,3 %, l’Espagne de +0,6 %, l’Italie de +0,2 %. La France est le seul grand pays de la zone euro à afficher une croissance nulle. Dans un continent qui ralentit, elle stagne. Dans un groupe qui avance, elle recule.
L’INSEE est précis sur les causes : une demande intérieure « atone », une consommation des ménages en léger recul (-0,1 %), une formation brute de capital fixe qui se replie (-0,4 %) et surtout une contribution du commerce extérieur « fortement négative » de -0,7 point, portée par un effondrement des exportations de -3,8 % – l’aéronautique en tête. Les ménages ne consomment pas, les entreprises n’investissent pas, et les clients étrangers achètent moins. Ce n’est pas une mauvaise passe. C’est un essoufflement structurel.
Ce résultat a une conséquence budgétaire directe que le gouvernement n’a pas communiquée : le scénario de croissance retenu pour le budget 2026 est de 0,9 % sur l’année. Avec un premier trimestre à zéro, tenir cet objectif exigerait une accélération au second semestre que rien n’annonce. Des recettes fiscales plus faibles que prévu signifient mécaniquement un déficit plus creusé que prévu. La spirale continue.

2/ INSEE · 13 mai 2026
8,1 % de chômage : cinq ans de progrès effacés en deux trimestres
Le 13 mai, l’INSEE publiait les chiffres du marché du travail pour le premier trimestre 2026. Taux de chômage : 8,1 %, son plus haut niveau depuis le premier trimestre 2021. En un an, le taux a progressé de 0,7 point. Depuis fin 2024, c’est le cinquième trimestre consécutif de hausse. 2,6 millions de personnes se trouvent aujourd’hui sans emploi en France, soit 68 000 de plus qu’au trimestre précédent.
Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a reconnu « un petit dérapage « . C’est une façon de le dire. Sous la présidence Macron, le recul du chômage de 10 % à 7 % avait été l’un des rares marqueurs économiques positifs revendiqués. Ce capital est en train de s’éroder trimestre après trimestre, sans que les causes profondes – faillites d’entreprises en série, investissement en berne, demande atone – ne montrent de signe d’inversion.
Ce qui est peut-être plus révélateur encore, c’est la structure de cette hausse. Ce ne sont pas les jeunes les plus touchés – leur taux recule légèrement à 21,1 %. Ce sont les 25-49 ans, les plus employables, ceux qui constituent le cœur du marché du travail, dont le taux atteint 7,3 % (+0,4 point sur un an). Quand c’est le milieu qui lâche, ce n’est plus un signal de marge. C’est un signal central.
3/ Banque de France · Altares · BPCE · 2025-2026
68 574 faillites en 2025 : le tissu économique se déchire
En 2019, avant le Covid, la France enregistrait environ 51 300 défaillances d’entreprises par an. En 2024 : 65 683. En 2025 : 68 574 – un record historique absolu selon les administrateurs et mandataires judiciaires. Et le premier trimestre 2026 confirme la tendance avec 18 986 défaillances supplémentaires, en hausse de 6,4 % par rapport à l’année précédente.
Les secteurs les plus touchés sont le bâtiment et la construction, le commerce de détail et la restauration. Mais ce qui change depuis 2025, c’est que l’industrie manufacturière – censée être le cœur de la réindustrialisation que le gouvernement appelait de ses vœux – concentre désormais 21 % des grandes défaillances alors qu’elle ne représente que 4 % du total des procédures. Ce sont les plus grosses qui tombent. La mécanique industrielle : +68 % de défauts. L’automobile. La chimie. Les filières qui devaient nous rendre compétitifs sont celles qui résistent le moins.
Les projections du groupe BPCE tablent sur 69 000 défaillances en 2026 – un nouveau record. Les radiations d’entreprises ont elles-mêmes bondi de 50 % en 2025, atteignant 457 000. Ce chiffre dit quelque chose de plus profond que les faillites : des dizaines de milliers de dirigeants ont décidé que ça ne valait plus la peine d’essayer. L’entrepreneuriat se décourage.

4/ Marchés obligataires · Mai 2026
Le spectre du « moment Liz Truss » : quand le marché siffle la fin de la récré
L’expression circule à nouveau dans les salles de marchés depuis la fin du mois d’avril. Un « moment Liz Truss » : l’instant précis où les marchés financiers perdent confiance dans la discipline budgétaire d’un gouvernement et le punissent immédiatement par une hausse brutale des coûts d’emprunt. Ce n’est pas une théorie académique. C’est ce qui s’est passé au Royaume-Uni en septembre 2022 en l’espace de 48 heures, forçant la Banque d’Angleterre à intervenir en urgence, et Liz Truss à démissionner en 49 jours.
Le 18 mai, l’OAT à 10 ans a brièvement franchi 3,994 % – son plus haut depuis 2009 – et le TEC 10 officiel de l’Agence France Trésor atteignait 3,78 % le 5 mai. Sur les marchés mondiaux, les obligations subissent une vague de ventes liée à l’envolée du pétrole au-dessus de 100 $ et aux tensions géopolitiques persistantes au Moyen-Orient. La France n’est pas la cause de cette tension, mais elle en est l’une des victimes les plus exposées, précisément parce que sa marge de manœuvre est la plus étroite.
Ce qui rend ce scénario plus crédible qu’on ne veut bien le dire, c’est la combinaison inédite : une croissance nulle, un chômage en hausse, des faillites records, une dette à 115,6 % du PIB, une instabilité gouvernementale structurelle et une présidentielle en 2027 qui interdit à tout parti de promettre l’austérité. Le « moment Liz Truss » n’arrive pas quand les finances sont mauvaises. Il arrive quand les marchés décident que rien ne va changer. Et c’est exactement le message que la France envoie en ce moment.
✦ / L’analyse de la semaine
Quand tout arrive en même temps
Ce qui est frappant dans les chiffres de ces dernières semaines, ce n’est pas leur niveau. C’est leur simultanéité. Croissance nulle. Chômage au plus haut depuis cinq ans. Faillites records. OAT au plus haut depuis 2009. Déficit toujours au-dessus de 5 %. Moody’s en attente. BCE hors-jeu.
Chacun de ces signaux, pris isolément, peut être relativisé, contextualisé, intégré dans un narratif rassurant. La croissance nulle ? Un mauvais trimestre, le pétrole, l’aéronautique. Le chômage ? La loi plein emploi, un effet statistique. Les faillites ? La fin des aides Covid, une normalisation. Mais quand tous ces signaux arrivent ensemble, dans la même fenêtre de quelques semaines, à quelques mois d’une présidentielle, avec un marché obligataire sous tension et sans le soutien de la BCE – le narratif rassurant ne tient plus.
La France n’est pas en crise. Elle est en dégradation continue et documentée, ce qui est différent – et à certains égards, plus difficile à gérer. Les crises mobilisent. Les dégradations s’accumulent en silence, jusqu’au moment où elles ne peuvent plus l’être. Nous suivrons ce moment, semaine après semaine, avec les chiffres qui le décrivent.





