Cher Lecteur,
Je voudrais d’abord rendre hommage à Olivier Berruyer qui a fondé l’excellent média Élucid. Lors de notre dernière rencontre – et l’échange qu’il a eu avec Philippe Béchade –, il m’a fait prendre conscience d’un point essentiel : on peut être profondément attaché au modèle social français… tout en admettant qu’il n’est plus réellement financé. Et cette contradiction, collectivement, nous préférons ne pas la regarder en face.
On peut toujours comparer notre fiscalité à celle de nos voisins et dénoncer son poids. Mais regarde-t-on vraiment ce que le système français nous rend sur l’ensemble d’une vie ? Education quasi gratuite, santé largement prise en charge, retraites par répartition, assurance-chômage, infrastructures publiques… Ce modèle a un coût.
On ne peut pas exiger une fiscalité légère tout en conservant un niveau de protection sociale parmi les plus élevés au monde. A un moment, l’équation doit s’équilibrer.
La France est l’un des pays les plus taxés au monde. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait statistique. Et pourtant, le consentement à l’impôt est resté jusqu’à il y a quelques années solide.
Pourquoi ? Parce que l’Etat-providence protège. Dans certains pays, un cancer signifie vendre sa maison pour payer son traitement, au pire, ne pas se soigner et se laisser mourir.
Chez nous, 10 % des dépenses de santé sont concentrées sur la dernière année de vie, soit environ 25 000 € en moyenne. Oui, sur toute une vie, vous consommez en moyenne 250 000 € en frais de santé.
Sur une espérance de vie d’environ 82 ans, cela représente 280 000 €.
- Les dépenses sont faibles dans l’enfance et la jeunesse.
- Elles augmentent fortement après 60 ans.
- Environ 50 % des dépenses de santé d’un individu sont concentrées sur les dernières années de vie.
C’est une réalité budgétaire, mais aussi un choix civilisationnel assumé.

Source : Elucid
On pointe souvent dans certains partis politiques les allocations familiales comme si elles étaient responsables de nos déséquilibres budgétaires. Regardez la partie verte sur le tableau ci-dessus : « Famille ». Une goutte d’eau. Le débat public adore les symboles ; les chiffres, eux, racontent une autre histoire.
Le vrai problème n’est pas moral. Il est démographique. Notre modèle a longtemps été envié. Notre système de retraite aussi. Mais les chiffres sont implacables : l’âge légal de départ était de 65 ans en 1975, il est à 62 ans en 2025. Dans le même temps, l’espérance de vie est passée de 73 à 83 ans.

Nous vivons 10 ans de plus et travaillons 3 ans de moins. Dans un système essentiellement par répartition, où les actifs financent les retraités, ce n’est pas neutre : c’est mécanique. Alors que la France vient de suspendre sa réforme, près de la moitié des pays de l’OCDE repoussent l’âge de départ. Refuser de travailler plus longtemps tout en vivant plus longtemps n’est pas un choix social généreux. C’est une faillite programmée de notre modèle.
Autre phénomène : l’exil des actifs. Retraités, cadres, entrepreneurs, jeunes diplômés. Selon Ipsos (2024), 34 % des 18-40 ans envisagent de s’expatrier. Les motivations sont claires : meilleure qualité de vie (46 %), découverte culturelle (32 %), rémunération plus attractive (27 %).
Concernant nos jeunes diplômés, ils sont brillants, mobiles et polyglottes. Un pur produit de la mondialisation. Mais une fois partis, ils ne paient plus d’impôts ici.
Comme vous pourrez le constater dans le tableau ci-dessous, les hauts revenus quittent le pays tout en sachant qu’en cas de grave pépin de santé, ils pourront revenir se faire soigner.

Le système devient alors une assurance implicite, sans cotisation correspondante.
Quid de l’impôt sur la nationalité ?
Les Etats-Unis ont instauré un impôt fondé sur la nationalité. La question mérite d’être posée en France. Mais attention à ne pas tomber dans l’idéologie punitive version LFI. Il faudrait taxer certains expatriés justement et pas au même niveau qu’en France.
Ma sœur vit en Suisse : plus de 200 € par mois pour son assurance santé, près de 1 000 € mensuels pour l’école française de sa fille. Lui imposer en plus un différentiel fiscal massif serait économiquement intenable dans la mesure où elle ne bénéficie d’aucune prise en charge de la part de l’Etat pour ses soins de santé et la scolarité de sa fille.
Comment équilibrer solidarité et justice fiscale ?
On me demande souvent comment réduire la dette sans démanteler le modèle français. La réponse est moins spectaculaire qu’on ne l’imagine : réduire le gaspillage public, faire travailler davantage de Français, reculer l’âge de départ à la retraite et interdire les déficits quand il s’agit de dépenses de fonctionnement.
Un Etat en excédent budgétaire envoie un signal puissant. La confiance réduit l’épargne de précaution des ménages, stimule la consommation et l’investissement. Le cercle peut redevenir vertueux. Mais cela suppose une discipline que nos politiques repoussent sans cesse.
La France étouffe aussi sous la réglementation.
Autorisations, normes, validations. L’initiative entrepreneuriale est freinée en permanence. Il faut simplifier. Quitte à repartir d’une page blanche.
Autre tabou : l’emploi public à vie.
Dans le privé, une entreprise dont les recettes baissent ajuste ses effectifs. Pourquoi un maire confronté à une chute de recettes fiscales ou du nombre d’administrés ne disposerait-il d’aucune marge de manœuvre pour réduire ses effectifs ? La question n’est pas idéologique ; elle est organisationnelle.
Enfin, et surtout, il y a la responsabilité politique.
Dans le secteur privé, un dirigeant qui détruit de la valeur est remercié. En politique, l’échec est rarement sanctionné. Le responsable public devrait être un technicien compétent, obsédé par l’exécution et l’évaluation, plutôt qu’un champion de la communication.
Considérez que le modèle français n’est ni condamné ni intouchable. Il peut survivre, mais à trois conditions : lucidité démographique, discipline budgétaire, courage politique.
La vraie question n’est pas « moins d’impôts ou plus de protection ». La vraie question est plus inconfortable : sommes-nous prêts à assumer collectivement le coût réel de nos préférences ?
Parce que le déni, lui, finit toujours par se payer au prix fort.
Ionès Jaoulane
Directeur des Investissements aux Publications Agora

PS : Je vous invite à regarder cette excellente vidéo d’Olivier Berruyer : MAIS OU PARTENT NOS IMPOTS, ET QUI PAYE ? : les secrets du système fiscal français