Vous soutenez Édouard Philippe ? Vous êtes nostalgique de son passage à Matignon ? Alors je vous invite à vous désabonner de cette chronique. Pour les autres — ceux qui veulent savoir — voici quelques faits qu’il est utile de rappeler. Et rassurez-vous : les autres candidats prendront des coups aussi, le moment venu.
Cher lecteur, pourquoi Édouard Philippe ? Franchement, je pensais qu’il n’oserait se présenter en tant que sauveur providentiel face aux Français. Je pensais que son bilan parlerait pour lui — dans le mauvais sens du terme. Apparemment, j’avais tort. Le voilà dans les sondages, présenté comme un recours, un homme sérieux, presque un sage. Avant d’y croire, regardons Matignon, puis Édouard Philippe chez Atos.
Permettez-moi une digression personnelle. Pendant la pandémie, j’ai regardé mes deux enfants parqués dans la cour de récréation, chacun immobile au centre d’un rond dessiné à la craie, interdits de bouger, interdits de se mélanger. Lors de la réouverture des écoles en mai 2020, Édouard Philippe était bien encore Premier ministre : il n’a quitté Matignon que le 3 juillet. C’était ça, la gestion de crise version Matignon. Des enfants dans des ronds à la craie. Je n’ai pas oublié. Et je suis sûr que vous non plus.
Mais passons. Vous ne lisez pas ici une chronique sanitaire. Ce qui nous intéresse, c’est la gestion de l’argent public — et cette facilité déconcertante avec laquelle on passe du sommet de l’État à un conseil d’administration rémunéré. Avant de nous vendre Édouard Philippe comme le remède, regardons le bilan de celui qui a déjà tenu les commandes.
« Aucune idée » — la déclaration de patrimoine cavalière
Commençons par le commencement : la probité. Cette qualité que l’on exige — à raison — de ceux qui prétendent gouverner le pays.
La déclaration de patrimoine déposée en 2014 par Édouard Philippe a fait l’objet d’une appréciation de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), qualifiée de « blâme » dans la presse. Selon les informations publiées en 2017, il avait indiqué n’avoir « aucune idée » de la valeur actualisée de ses biens immobiliers : un appartement parisien, un bien en Indre-et-Loire et des parts dans une résidence de Seine-Maritime. Les prix d’achat étaient mentionnés, mais pas les estimations demandées, malgré une relance de la Haute Autorité.
Trois biens immobiliers. Trois fois « aucune idée ». De la part d’un membre du Conseil d’État, la plus haute instance juridictionnelle administrative du pays. Un contribuable ordinaire est prié de remplir correctement ses déclarations. Un futur Premier ministre pourrait, lui, traiter la transparence avec désinvolture ? Belle conception de l’exemplarité.
La loi de 2013 sur la transparence de la vie publique avait renforcé les contrôles après l’affaire Cahuzac. Édouard Philippe avait d’ailleurs voté contre cette loi. Comme si, lui, il était au-dessus.
Trois biens immobiliers. Trois fois « aucune idée ». De la part d’un membre du Conseil d’État.
Édouard Philippe chez Atos : Matignon le lundi, Atos le mardi
Le 3 juillet 2020, Édouard Philippe quitte Matignon. Le 27 octobre suivant, moins de quatre mois plus tard, il devient administrateur d’Atos — le géant français des services informatiques, alors coté au CAC 40. Selon Capital, la rémunération prévue combinait 20 000 euros fixes par an et 2 500 euros par réunion du conseil, soit une estimation de 40 000 à 50 000 euros annuels selon l’assiduité. De quoi compléter les quelque 8 400 euros mensuels d’indemnités locales que le journal rapportait à l’époque pour ses fonctions au Havre et à la communauté urbaine. Loin des quelque 15 200 euros mensuels de Premier ministre, certes — mais le cumul aide.
Moins de quatre mois. Voilà le délai entre la direction du gouvernement et un siège rémunéré chez Atos. On nous parle d’expérience, de compétences, de parcours. Très bien. Mais le sujet politique est ailleurs : est-il acceptable qu’un ancien Premier ministre rejoigne aussi vite une entreprise dont son gouvernement soulignait l’importance stratégique ? À mes yeux, non.
Son expérience privée existe : avocat chez Debevoise & Plimpton, puis directeur des affaires publiques d’Areva de 2007 à 2010. Mais Areva était alors un groupe contrôlé par des actionnaires publics. Conseil d’État, cabinet d’avocats, affaires publiques d’un groupe nucléaire, Matignon, Atos : voilà un parcours où l’administration et les grandes entreprises se touchent constamment. Le contribuable est en droit d’exiger autre chose qu’un haussement d’épaules devant cette proximité.
La HATVP a dit oui — cela devrait-il nous suffire ?
Ce pantouflage a bien sûr été soumis à la HATVP, l’autorité de contrôle déontologique. Et la HATVP a… donné son feu vert, assorti de réserves. Elle a notamment demandé à Édouard Philippe de se déporter des discussions et décisions concernant Atos dans ses fonctions locales, et de s’abstenir de certaines démarches en faveur du groupe auprès des services du Premier ministre et de responsables gouvernementaux. Le contexte mérite d’être rappelé : en septembre 2018, son gouvernement avait annoncé 44 millions d’euros sur 2018-2020 pour soutenir la recherche et le développement de la prochaine génération de supercalculateurs, en soulignant le rôle industriel d’Atos.
La HATVP a examiné cette reconversion au regard de l’article 432-13 du Code pénal. Celui-ci vise certains actes accomplis personnellement à l’égard de l’entreprise ; il ne pose pas une interdiction générale de rejoindre tout fournisseur de l’État. Édouard Philippe a attesté ne pas avoir accompli les actes concernés envers Atos. L’autorisation a été donnée sous réserves. Mais un feu vert déontologique ne délivre pas un brevet d’exemplarité politique.
À ceux qui répondent « c’est autorisé », je pose une question : depuis quand le minimum exigé par les textes serait-il le maximum que nous puissions attendre d’un ancien chef du gouvernement ?
Un tout petit monde — et toujours les mêmes
Ce qui frappe, c’est ce tout petit monde. Philippe Mareine, alors dirigeant d’Atos, est passé par l’Inspection générale des finances et appartient à la même promotion de l’ENA qu’Édouard Philippe. Élie Girard, diplômé de Centrale Paris et de Harvard, a lui aussi travaillé à Bercy avant de diriger Atos. Les fonctions changent, les passerelles demeurent. Pour le citoyen, l’État et l’entreprise sont deux mondes distincts. Pour ces parcours, la frontière paraît singulièrement facile à franchir.
Le bilan qu’on n’ose pas lui présenter — la dette en milliards
On entend souvent dire qu’Édouard Philippe était « rigoureux ». Qu’il avait le sens de l’État. Qu’il voulait redresser les comptes publics. Permettez-moi de vous soumettre quelques chiffres.
Avant même la pandémie, la dette publique continuait de grossir. Selon les chiffres publiés par l’Insee le 25 septembre 2020, elle est passée de 2 258,6 milliards d’euros fin 2017 à 2 380 milliards fin 2019 : 121,4 milliards supplémentaires en deux ans, avant le Covid. Fin juin 2020, juste avant le départ d’Édouard Philippe, elle atteignait 2 638,3 milliards d’euros, soit 379,7 milliards de plus qu’à la fin de 2017. Le choc sanitaire explique une part majeure de l’accélération de 2020 ; une partie des emprunts a également alimenté les réserves de trésorerie des administrations. Mais l’alourdissement de la dette avait commencé bien avant la pandémie. Voilà le bilan à confronter à sa réputation de rigueur.
La soif de l’or est un système, pas une exception
Je ne déduis pas de ce parcours une accusation de corruption. Mon réquisitoire est politique : une transparence traitée avec désinvolture, une reconversion chez Atos en moins de quatre mois, une réforme de l’État dont le bilan budgétaire ne justifie pas les satisfecit. Voilà ce qu’il faut opposer à l’image du gestionnaire irréprochable. Le costume du sauveur ne fait pas disparaître le bilan du gouvernant.
Et cet homme-là veut être président. Il faudrait donc lui confier les commandes du pays sans faire le bilan de sa politique lorsqu’il était à Matignon ?
Les Français ont la mémoire courte. C’est sur ça qu’il compte.
— Ionès Jaoulane


