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Cher lecteur,

Trois éditions (une enquête en trois volets sur la corruption en France) et une boîte e-mail qui a débordé. Merci. Y compris – et surtout – pour les messages qui me contredisent. C’est ce courrier-là qui m’intéresse le plus, parce qu’il pose une vraie question : est-ce que cette série était équilibrée, ou est-ce que j’ai tapé sur un seul camp ?

Je vous dois une réponse honnête. La voici.

Ce que vous m’avez écrit

Un lecteur, sans détour : « Vous ne citez pas beaucoup de scandales de gauche, à commencer par celui des HLM. Cherchez un peu, vous serez plus crédibles. » – un lecteur, par e-mail

Un autre, plus direct encore : « Vous êtes de gauche, on dirait. Silence sur les fautes de Mitterrand, de Hollande, pour ne citer que ceux-là. » – un lecteur, par e-mail

Deux messages, le même reproche : je serais de gauche parce que j’ai surtout cité des affaires à droite. La convergence mérite d’être prise au sérieux. La remarque sur le déséquilibre des personnes citées est juste – et je dois l’assumer plutôt que la balayer.

Mais avant d’y répondre point par point, il y a un point plus fondamental que je veux clarifier moi-même : ce que je pense vraiment, et d’où je parle.

Ce que je pense, moi

Ce pays a été gouverné par la droite de 1995 à 2012. Avez-vous constaté, durant ces 17 ans, du mieux dans notre pays ? De 2012 à 2017, sous Hollande, du mieux ? De 2017 à 2026, sous un gouvernement centre droit avec Macron, un changement réel ?

En regardant la communication des grands partis, je ne vois pas grand-chose d’intéressant : à droite, l’immobilisme et des mesures d’ordre sociétal ; à gauche, l’immobilisme avec plus de taxes.

Que notre prochain gouvernement soit de gauche ou de droite, si la France rencontre un problème pour se financer sur les marchés, il vous taxera et vous ponctionnera. Souvenez-vous que durant la crise grecque, c’est un gouvernement mené par SYRIZA, coalition de partis de gauche et d’extrême gauche fondée en 2004 (13 formations, des communistes pro-européens aux écologistes en passant par les eurosceptiques ; l’équivalent grec de notre Nouveau Front populaire), qui a appliqué les mesures les plus dures sur le salaire des fonctionnaires et des retraités. On n’est plus dans la politique classique. On est au pied du mur.

Chez Agora, on reste apolitique. On n’est pas sur CNews ou sur BFM TV à distribuer les bons et les mauvais points en prétendant qu’il existe une différence notable entre les grands partis. Nous nous basons sur les faits. Point.

Et pour ceux qui veulent connaître ma sensibilité politique, la voici : je suis socialement de gauche et économiquement de droite. Ou plus simplement gaulliste – le vrai gaullisme, pas celui que des politiques revendiquent aujourd’hui pour s’en attribuer les vertus.

Pourquoi j’ai surtout cité la droite – pour l’instant

La raison est mécanique, pas idéologique : deux mandats Chirac, un mandat Sarkozy, c’est 17 ans de pouvoir ininterrompu pour le même camp depuis 1995. 17 ans, ça laisse le temps à des pratiques de s’installer – et ça laisse le temps à la justice de les instruire, de les juger, de les rendre définitives. Mécaniquement, les dossiers judiciaires les plus aboutis aujourd’hui sont ceux qui ont eu le plus de temps pour mûrir.

Mais d’autres dossiers, qui touchent d’autres partis, sont en cours d’instruction. Je ne préserve personne. Et le Rassemblement national, qu’on présente parfois comme vertueux parce qu’il n’a pas encore eu les clés de l’Élysée, ne l’est pas davantage : les petites magouilles d’élus locaux RN remontent elles aussi, affaire après affaire, à mesure que le parti gagne des mandats locaux.

Mon engagement, donc – écrit noir sur blanc pour qu’on puisse me le rappeler : je compte taper sur tous, de gauche à droite, à mesure que les dossiers sortent, jusqu’à ce qu’on ait une classe politique aussi peu corrompue que le Danemark, premier pays le moins corrompu au monde depuis huit années consécutives selon Transparency International – quand la France, elle, continue de reculer dans ce même classement.

Et maintenant : la dette, puis les médias

Deux chantiers s’ouvrent pour 2026.

Le premier, c’est le cœur de cette chronique : revenir à la dette et au déficit eux-mêmes.

Le second, c’est un sujet que je ne peux plus éviter : les médias. A l’approche de 2027, la machine médiatique commence déjà à se mettre en place, et elle va tenter d’acheter votre vote à coups d’émotion plutôt que d’arguments. Avant de vous parler des programmes, je veux vous montrer qui possède les micros et les unes qui vont vous les vendre dans les  prochains mois.

Qui possède quoi : un avant-goût

Une cartographie publiée par Le Monde diplomatique et l’observatoire des médias Acrimed (édition de décembre 2025) donne une photographie utile de notre sphère médiatique – incomplète par construction, mais lisible.

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Médias français, qui possède quoi ? – Le Monde diplomatique/Acrimed, version 21.1, décembre 2025

Quelques repères, parmi les moins contestables :

  • Bernard Arnault, 2e fortune de France, et LVMH contrôlent Les Echos, Le Parisien, Paris Match, Radio Classique, L’Opinion et L’Agefi ;
  • la famille Dassault possède Le Figaro, Le Figaro Magazine et Gala ;
  • la famille Bouygues contrôle le groupe TF1 (TF1, LCI, TMC, TFX) ;
  • Rodolphe Saadé, via CMA CGM, contrôle BFM TV, RMC (rachetés à Patrick Drahi en 2024), ainsi que La Tribune, La Provence, Corse-Matin et Brut ;
  • Vincent Bolloré est présent au capital de Canal+, CNews et, via Lagardère, d’Europe 1 et du Journal du Dimanche ;
  • Xavier Niel, Matthieu Pigasse et l’homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský se partagent le contrôle du Groupe Le Monde (Le Monde, L’Obs, Télérama, La Vie) ainsi que de Marianne et Elle via Czech Media Invest ;
  • François Pinault, via Artémis, contrôle Le Point.

Pourquoi cela compte ?

Voici le raisonnement, simplement.

Quand un éditorialiste vous dira, d’ici mai 2027, qu’un candidat est dangereux ou qu’un autre est raisonnable, il y a deux questions à se poser. La première : a-t-il raison sur le fond ? La seconde, qu’on oublie presque toujours : qui possède la chaîne ou le journal qui l’emploie, et qu’est-ce que ce propriétaire a comme intérêts (industriels, fiscaux, réglementaires) susceptibles d’influencer ce que sa rédaction choisit de mettre en avant, ou de passer sous silence ?

Pour prendre un exemple concret : une chaîne détenue par un grand groupe de BTP titulaire de marchés publics aura, structurellement, plus de mal à enquêter en profondeur sur la corruption dans les marchés publics qu’une rédaction sans ce conflit d’intérêts. Personne n’a besoin de donner un ordre explicite pour que cela se produise – c’est là tout le sujet.

Cette liste ne dit pas que tel groupe truque l’information, ni que telle sensibilité politique serait plus malhonnête qu’une autre. On y trouve des industriels proches de la droite économique comme de la gauche, des héritiers, des entrepreneurs de la tech, un éditeur tchèque. Le problème n’est pas qu’ils existent ou qu’ils investissent dans la presse. Le problème, c’est que la plupart des Français ne savent pas, en allumant la télévision ou en ouvrant un journal, à qui appartiennent ces médias.

Mon conseil, pour ce qu’il vaut : il ne s’agit pas de boycotter ces médias, ni de leur accorder automatiquement votre confiance ou votre méfiance. Il s’agit de garder ce tableau en tête au moment où, d’ici 2027, un édito vous dira pour qui voter.

Posez-vous simplement la question : qui est derrière ce micro, et qu’est-ce qu’il a à y gagner ?

Restez pragmatiques. Jugez les programmes, pas les éditos.

Ionès Jaoulane

La semaine prochaine, on se replonge dans les déficits – beaucoup de chiffres à commenter !

 

Sources :
  • Transparency International – Indice de Perception de la Corruption 2024-2025
  • CEVIPOF – Baromètre de la confiance politique, 2025
  • Cour des comptes – Rapport sur les atteintes à la probité, décembre 2025
  • Le Monde diplomatique/Acrimed – "Médias français, qui possède quoi ?", version 21.1, décembre 2025

 

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