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Cher lecteur,

J’avais brièvement abordé ce sujet dans ma chronique du 6 mars, mais plus je creuse, plus ma conviction se renforce : notre pays a un vrai problème de corruption. Un problème assez grave pour que je décide, en parallèle de mes recherches, de passer la certification de l’ONU en introduction à la lutte contre la corruption – délivrée par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Je ne suis pas juriste. Je ne suis pas magistrat. Mais je suis citoyen, contribuable, et chroniqueur d’une France qui s’endette à vitesse grand V. Et j’ai fini par me demander si une partie de cette dette ne s’expliquait pas par ce que personne ne veut vraiment comptabiliser.

Pour une fois, je commence en parlant de ce que j’ai vu de mes propres yeux. Lors de l’une de mes premières expériences professionnelles, j’ai été témoin de pratiques au sein même du Trésor public qui n’auraient pas dû exister. Pas spectaculaires. Banales. Presque invisibles. Et c’est précisément ça, le problème : la corruption ordinaire en France ne ressemble pas aux films. Elle ressemble au bureau d’à côté.

Je le précise d’emblée : ce que j’ai observé personnellement concernait un politique connu, qui a depuis quitté ce monde. Je n’en dirai pas plus. Mais depuis, des proches m’ont confié d’autres choses. Un agent des impôts qui propose de monter des dossiers fictifs pour bénéficier du crédit impôt recherche – ce n’est pas une rumeur, c’est quelqu’un de confiance qui me l’a dit. Et puis il y a cette autre histoire qu’un proche m’a révélée : une personne placée hiérarchiquement très haut dans le ministère de l’Intérieur qui paie ses travaux en espèces – 100 000 € en liquide. D’où provient ce liquide, je ne le sais pas. Je me suis renseigné sur cette personne. Et puis je me suis dit : ne jette pas son nom en pâture. Tu vas devoir passer du temps à te défendre face au contre-feu d’une personne hautement plus influente que toi. Alors je ne le fais pas. Pas encore…

C’est d’ailleurs une affaire en apparence anecdotique – et qui, je le précise, n’est pas une affaire de corruption – qui m’a donné envie de creuser ce sujet sensible. Pas le scandale Areva et ses milliards perdus. Non. C’est l’affaire Wauquiez. Monsieur je-sais-tout, Monsieur l’incorruptible, qui dépensait 237 € par jour ouvré d’argent public en repas, et qui affirme avoir remboursé ses dépenses excessives sans jamais en apporter la preuve. Ce n’est pas de la corruption. C’est de la dépense publique injustifiée, de l’opacité, et du mensonge par omission. De fil en aiguille, j’ai posé des questions dans mon cercle, fait quelques recherches, et commencé à me demander : est-ce que la corruption publique contribue de manière non négligeable à la situation dans laquelle nous sommes ?

Cette série en trois volets va tenter de le documenter – du plus proche au plus loin, du plus visible au plus enfoui.

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Wauquiez : l’affaire anecdotique qui a tout déclenché

Ce ne sont pas 123 000 € de frais de repas d’argent public en un an (237 € par jour ouvré) qui m’ont choqué. C’est ce qui s’est passé après. Interrogé sur BFMTV en février 2025, Wauquiez a déclaré sans ciller avoir « remboursé les dépenses excessives ». La caméra, le ton assuré, la formule calibrée. Monsieur l’incorruptible avait répondu. Circulez.

J’ai voulu vérifier. J’ai appelé la personne qui a relevé et dénoncé ces dépenses auprès de la Chambre régionale des comptes. Sa réponse, sans ambiguïté : pas un centime remboursé. Ni Wauquiez ni la région n’ont produit le moindre document – pas un virement, pas un reçu, pas une lettre. Le groupe SED a saisi le tribunal administratif de Lyon en février 2025 pour obtenir ces preuves. On attend toujours… Je n’ai pas eu de réponse de la région suite à mes multiples sollicitations. Du côté de Laurent Wauquiez, aucune réponse non plus. Il a des ambitions présidentielles à soigner – et visiblement d’autres priorités que la transparence.

Ce n’est pas de la corruption. Mais c’est précisément ça qui m’a intrigué : si même sur une affaire aussi mineure, on se heurte à des murs et des silences, que se passe-t-il sur les affaires vraiment graves ? La faillite de la France est en partie la faillite de ses élites.

Logements sociaux : quand la priorité se monnaye

Laissons Wauquiez et ses repas fastueux de côté. Passons à la réalité de la corruption – de la plus minime à la plus grave.

Elle est partout. Elle touche des millions de Français sans qu’ils la nomment toujours. Et parfois, elle vous touche vous-même, sans que vous le réalisiez sur le moment.

Cette corruption du quotidien, je l’ai moi-même vécue sans la reconnaître sur le moment. J’avais 26 ans. Je voulais emménager dans une ville cossue de l’ouest parisien où ma compagne de l’époque travaillait dans un commerce – elle croisait souvent des élus locaux, ce qui, visiblement, a aidé. J’ai bénéficié d’un logement social en un temps record – inexplicablement rapide pour quiconque connaît les délais habituels. La seule chose qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est cette phrase glissée par un adjoint au maire à l’approche des élections municipales : « Nous espérons que notre politique vous convient et vous conviendra. » Traduction, que je n’ai comprise que bien plus tard : on a mis votre dossier en haut de la pile. On compte sur vous pour mettre le bon bulletin dans l’urne. Je n’ai pas honoré ce deal implicite. Mais d’autres l’ont fait. Et d’autres continuent de le faire.

Quatre millions de ménages attendent un logement social en France aujourd’hui. En 2024, 384 000 logements sociaux ont été attribués – un volume qui reste très insuffisant face à la demande. Dans ce contexte de pénurie organisée, le marché noir prospère. Parfois, c’est politique – comme dans mon cas. Parfois, c’est financier : contre 4 000 € en liquide versés au bon intermédiaire, un dossier remonte dans la pile. Des annonces de ce type circulent sur Telegram et des journalistes ont prouvé l’existence de ces réseaux en se voyant octroyer un HLM sur Paris en un temps record contre une rétribution en numéraire. Le fonctionnaire véreux envoie chaque semaine à son rabatteur la liste des appartements disponibles à la location. La commission de validation est dans le coup. Un mois plus tard, vous avez vos clés. Quelqu’un d’autre, qui attendait depuis quatre ans le droit de louer ce même appartement, continue d’attendre.

Ce n’est pas anecdotique. Les contrôles de l’ANCOLS – le gendarme officiel des HLM – ont constaté des irrégularités chez un bailleur sur deux dans la gestion et l’attribution des logements sociaux. La corruption du quotidien, ce n’est pas spectaculaire. C’est une mère célibataire avec trois enfants qui attend depuis quatre ans pendant qu’un homme de 26 ans obtient un appartement en trois mois parce que les élections approchent.

L’achat de votes : l’affaire Dassault

Ce que j’ai vécu à l’échelle d’une suggestion de vote utile moyennant un logement social, Serge Dassault l’a pratiqué à l’échelle d’une ville entière. Maire de Corbeil-Essonnes de 1995 à 2009, sénateur, patron d’un empire industriel, il a mis en place un système pyramidal d’achat de votes d’une ampleur exceptionnelle. La justice a établi que plus de 12,5 M€ ont été investis illégalement dans ses campagnes électorales et celles de son successeur désigné Jean-Pierre Bechter. De l’argent provenant de comptes dissimulés à l’étranger – 6,3 M€ pour les élections de 2009, 8,7 M€ pour celles de 2010.

Le mécanisme est d’une clarté brutale : des équipes de rabatteurs étaient recrutées dans les quartiers populaires de la ville pour convaincre les habitants de voter pour la bonne liste – en échange d’argent liquide, de promesses d’emploi ou de logements sociaux attribués en priorité. Lors d’une perquisition au domaine du Clos des Pinsons, fief de Dassault, les enquêteurs ont retrouvé deux listes avec plus d’une centaine de noms, des colonnes « payé » et « non payé », et des annotations comme « soutien sortie détention » ou « permis de conduire ». La démocratie locale, achetée au détail.

Dassault est décédé en 2018, avant d’être jugé. Mais son successeur Bechter a été condamné à deux ans de prison ferme. Six personnes au total ont été condamnées pour corruption électorale. Quant à Dassault lui-même, il avait déjà été condamné en 2017 à 2 M€ d’amende pour blanchiment – il avait caché plusieurs millions à l’étranger pendant quinze ans. Il avait aussi été condamné en Belgique pour corruption active dans l’affaire Agusta. Un palmarès.

Ces affaires ne surprennent plus personne. C’est peut-être là le vrai problème. Selon une enquête citée par la Cour des comptes dans son rapport de décembre 2025, 83 % des Français considèrent la corruption fréquente au niveau du gouvernement et du Parlement. 77 % la jugent fréquente dans la haute administration. Ce ne sont pas des marginaux complotistes. C’est la majorité des citoyens français qui a intégré, résignée, que ceux qui les gouvernent se servent. Cette résignation a un coût démocratique et budgétaire que nous allons documenter dans nos deux prochains volets.

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Sources : Transparency International – Indice de Perception de la Corruption 2024 · Cour des comptes, rapport décembre 2025 · Etude Substack / Prise de Terre

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Ionès Jaoulane

Rendez-vous la semaine prochaine pour le prochain volet de cette série.

 

Sources :
  • Chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes – Rapport sur la gestion de la Région, octobre 2024
  • Rue89Lyon, "Repas luxueux de Laurent Wauquiez : l'élu a-t-il remboursé ?", août 2025
  • LyonMag, "123 000 euros de frais de restauration en 2 ans", août 2024
  • LyonMag, "Frais de bouche de Laurent Wauquiez : Pourquoi refuser d'en apporter la preuve ?", février 2025
  • Anticor, "Affaire des achats de votes à Corbeil-Essonnes : le système Dassault condamné", décembre 2020
  • Actu-Juridique, "Le Système Dassault définitivement condamné", juin 2022
  • Public Sénat, "Dassault condamné à 5 ans d'inéligibilité et 2 millions d'euros d'amende", février 2017
  • ANCOLS – Rapports de contrôle sur l'attribution des logements sociaux
  • Transparency International – Indice de Perception de la Corruption 2024
  • Cour des comptes – Rapport sur les atteintes à la probité, décembre 2025
  • CEVIPOF – Baromètre de la confiance politique, 2025

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