Marchés publics truqués pendant des décennies. Tous les partis dans le même cartel. Un Etat qui défiscalisait les pots de vin. Une perquisition à l’Elysée en 2026. Et des ministres qui rebondissent dans le privé avec des postes grassement rémunérés, pour services rendus. Le poisson pourrit par la tête – et la tête est gangrénée depuis longtemps.
Dans notre premier article, j’ai donné quelques exemples de la corruption du quotidien – la mienne comprise, avec ce logement social obtenu trop vite dans une ville de l’ouest parisien à l’approche d’une élection.
Aujourd’hui, je monte d’un étage. Parce que la corruption individuelle n’explique pas tout. Il y a, en France, quelque chose de plus organisé, de plus délibéré, de plus systémique. Quelque chose qui s’est installé si profondément que l’Etat lui-même, à une certaine époque, l’a non seulement toléré mais organisé.
Les Chinois ont un proverbe : « Le poisson pourrit par la tête. » Ce ne sont pas les petits fonctionnaires qui ont inventé le cartel des marchés publics et ce n’est pas la base qui a décidé de défiscaliser les pots de vin. C’est en haut. Toujours en haut. Voici comment.
Quand l’Etat défiscalisait lui-même les pots de vin
Il existait, jusqu’aux années 1990, un bureau secret au sein de la Direction des impôts – le C3F – qui n’apparaissait sur aucun organigramme officiel.
Les entreprises françaises venaient y déclarer leurs versements de pots de vin à des fonctionnaires étrangers. Ces sommes étaient passées en charges déductibles sous la ligne anodine de « frais commerciaux exceptionnels ».
La République française organisait elle-même la corruption d’agents publics étrangers – et accordait un avantage fiscal à ceux qui la pratiquaient.
Ce système a pris fin en 2000 avec la ratification de la Convention de l’OCDE. Mais les habitudes ne disparaissent pas par décret…
Le cartel des marchés publics : des commissions occultes au cœur du système
L’Etat est le premier acheteur de France. Routes, lycées, hôpitaux, systèmes informatiques : chaque année, entre 220 Mds€ et 300 Mds€ de marchés publics sont attribués en France, soit l’équivalent d’environ 7 % à 10 % du PIB.
Gagner ces contrats, c’est le jackpot. Les truquer est apparemment irrésistible.
L’affaire des marchés publics d’Ile-de-France en est la démonstration la plus éclatante : dans les années 1990, au Conseil régional, des responsables issus de plusieurs formations politiques (droite, gauche, Front national) ont participé à un système de financement occulte lié aux entreprises du BTP. Selon les éléments retenus par la justice, des commissions occultes – de l’ordre de 2 % des montants de certains contrats – alimentaient les caisses de plusieurs partis politiques. Un cartel interpartis sur une décennie. Quarante-sept personnes ont comparu, dont quatre anciens ministres.
La justification avancée lors du procès dit tout : ce n’était pas vraiment de la corruption. C’était une « solution » que les partis avaient trouvée pour se financer. Une corruption « gentille ». Cette formule dit tout sur le niveau de normalisation atteint au sommet de l’Etat.
Le BTP, les espèces et le manuel non écrit
Le BTP est le terrain de prédilection de la corruption sur marchés publics – et ce n’est pas un hasard. Les projets sont complexes, les devis compliqués à comparer, et personne ne peut dire avec certitude si un pont devrait coûter 80 M€ ou 120 M€. Personne ne sait donc ce qui a été volé. C’est ce qui rend ce secteur si commode.
Le mécanisme de base : vous payez celui qui organise les appels d’offres. En échange, vous décrochez les contrats sans concurrence. Dans certaines affaires de corruption ou de collusion, des surfacturations importantes ont été constatées – suffisamment pour enrichir les intermédiaires, pas toujours assez pour déclencher immédiatement une alarme. Ce manuel n’est pas écrit. Il se transmet de couloir en couloir.
L’argent ainsi prélevé sort ensuite du circuit légal selon trois modalités. La première est la plus simple : le versement d’argent liquide. Des espèces qui ne laissent aucune trace et sont distribuées discrètement. La deuxième prend la forme d’avantages ou de cadeaux. Cela peut aller d’une proposition de siège au conseil d’administration d’une grande entreprise à une participation au capital d’une société nouvellement créée. La troisième, plus sophistiquée, consiste en des virements vers des comptes non déclarés ouverts dans des paradis fiscaux : les îles Caïmans, Jersey, la Suisse ou encore les îles Vierges américaines.
L’affaire Jack Lang illustre tristement la logique de recevoir comme par magie des avoirs dans des paradis fiscaux. En février 2026, le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » visant l’ancien ministre de la Culture et sa fille Caroline. Selon les fichiers dévoilés par le ministère de la Justice américain, son nom apparaît 673 fois dans les échanges avec Jeffrey Epstein. Des documents publiés par le DOJ américain décrivent un projet commun : un fonds de 20 M$ pour acheter des œuvres d’art et les revendre avec plus-value. Epstein n’apparaissant pas, les bénéfices sont partagés à 50/50 avec la famille Lang. Sa fille avait cofondé avec Epstein une société offshore domiciliée aux Iles Vierges américaines. Jack Lang nie tout. L’enquête est en cours. Le doute, lui, est installé.
Un exemple parmi d’autres : Claude Guéant, ancien secrétaire général de l’Elysée et ministre de l’Intérieur sous Sarkozy, cumule plusieurs condamnations. Dans l’affaire des sondages de l’Elysée, il a été reconnu coupable de favoritisme pour avoir attribué sans appel d’offres des contrats de sondages représentant environ 4,7 M€ de fonds publics entre 2007 et 2012. Mais l’affaire la plus grave est ailleurs : en septembre 2025, il a été condamné à six ans de prison par le tribunal correctionnel de Paris pour corruption passive, faux en écriture et trafic d’influence dans le cadre de l’affaire Sarkozy-Kadhafi – soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007. Au cœur du dossier : un virement de 500 000 € sur son compte, qu’il a prétendu provenir de la vente de deux tableaux flamands du XVIIe siècle – une version contestée par des marchands d’art.
Le PLU, ou comment un maire transforme du plomb en or
Dans les communes, le pouvoir le plus monnayé ne s’appelle pas budget. Il s’appelle Plan local d’urbanisme. Depuis la décentralisation des années 1980, les maires décident quels terrains sont constructibles. Un verger à 3 € le mètre carré peut valoir 200 fois plus si le maire trace un trait sur la carte.
L’affaire De Sousa le démontre parfaitement : simple peintre reconverti dans la promotion immobilière, il corrompt des maires avec des travaux clandestins (piscines, extensions, rénovations). Les PLU sont modifiés. Un terrain acheté à bas prix en zone agricole pouvait valoir des dizaines de fois plus une fois rendu constructible. C’est le cœur du mécanisme. Il a été condamné, en octobre 2024, à cinq ans d’emprisonnement, dont une partie assortie d’un sursis. Quatre maires ont été privés de mandat.
Selon l’observatoire de la SMACL, environ 2 500 élus locaux auront été mis en cause par la justice sur la mandature 2020-2026 pour des faits allant de la prise illégale d’intérêts au favoritisme, en passant par la corruption stricto sensu. Sur plus de 520 000 élus locaux que compte la France, c’est statistiquement marginal. Mais la tendance est à la hausse. Et surtout, ce sont les profils les plus haut placés qui concentrent les affaires les plus graves.
Mis en cause ne signifie pas condamné : la justice relaxe six élus poursuivis sur dix.
Mai 2026 : le PNF perquisitionne l’Élysée
Pour ceux qui penseraient que tout cela appartient au passé, le 21 mai 2026 est venu rappeler que non. Ce jour-là, pour la première fois depuis l’affaire Benalla en 2018, des enquêteurs du Parquet national financier ont investi les locaux du palais de l’Elysée.
La première tentative, le 14 avril, avait été bloquée. Il avait fallu des « échanges institutionnels » pour que les enquêteurs obtiennent finalement l’accès.
L’objet de l’enquête : les conditions d’attribution des marchés publics liés aux cérémonies de panthéonisation. L’information judiciaire vise des faits de favoritisme, prise illégale d’intérêt, corruption et trafic d’influence. En clair : on soupçonne que des marchés ont été attribués à des prestataires choisis en dehors de toute procédure normale.
Des cérémonies nationales. De l’argent public. Et des soupçons de corruption au cœur même du pouvoir exécutif.
Après le mandat, le jackpot privé : le pantouflage ou l’art de valoriser ses anciens réseaux
Il existe une forme de corruption que personne n’ose vraiment appeler par son nom, parce qu’elle n’est pas toujours illégale – mais qui pose la même question fondamentale : pour qui travaillait vraiment cet élu quand il était aux affaires ?
Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux Transports de 2019 à 2022, gérait l’ensemble des politiques de transport français. En septembre 2021, alors encore en fonction, il enregistrait une vidéo promotionnelle pour Hopium, constructeur de voitures à hydrogène. En mai 2022, à peine sorti du gouvernement, il rejoignait le conseil d’administration de ce même Hopium. Il avait saisi la HATVP dès janvier 2022 – en plein mandat – pour préparer sa reconversion.
La HATVP a rendu un avis de compatibilité avec réserves, reconnaissant elle-même « un risque de prise illégale d’intérêts ». Elle a par ailleurs posé son veto sur un projet de rejoindre CMA-CGM, armateur directement lié à des dossiers qu’il avait traités comme ministre.
Djebbari n’est pas un cas isolé. Des dizaines d’anciens ministres de l’ère Macron ont rejoint le secteur privé ou créé des sociétés de « conseil ».
Posons la question sans accusation, mais sans naïveté : pourquoi ces entreprises offrent-elles des postes aussi bien rémunérés à des politiques dont l’expertise sectorielle est souvent limitée ? Pour leurs compétences ? Vraiment ? Ou parce que ces hommes et ces femmes ont, pendant leur mandat, pris des décisions (attribution de marchés, réglementation, subventions) dont ces mêmes entreprises ont bénéficié ?
La question mérite d’être posée. Les réponses méritent d’être cherchées – et publiées.
Airbus, nos grandes entreprises et la corruption à l’export
Dans le secteur privé, Airbus a accepté en 2020 un règlement global d’environ 3,6 Mds€ avec les autorités françaises, britanniques et américaines dans le cadre d’affaires de corruption internationale.
Ce montant record rappelle l’ampleur que peuvent prendre les pratiques de corruption lorsqu’elles touchent de grands contrats, plusieurs continents et des années de prospection commerciale.
On peut se demander : si nos grandes entreprises ont déjà été mises en cause à l’étranger avec autant de méthode, pourquoi croirait-on qu’elles seraient automatiquement à l’abri de dérives en France, face aux mêmes appels d’offres, aux mêmes décideurs, aux mêmes enjeux financiers ? La question mérite d’être posée.

Ionès Jaoulane

Rendez-vous la semaine prochaine pour le dernier volet de cette série.
Sources :
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Parquet national financier – Communiqué sur la perquisition à l'Elysée, 21 mai 2026
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Le Monde/20 Minutes, "Perquisition à l'Elysée : le PNF enquête sur des marchés publics", mai 2026
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Le Quotidien des Entreprises, "Que devient Jack Lang ?", mars 2026
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Reuters/AFP, "Former minister Lang resigns from Arab World Institute over Epstein ties", février 2026
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Euronews, "French prosecutors widen Epstein probe with raid on Jack Lang's former institute", février 2026
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Actu-Juridique, "Le Système Dassault définitivement condamné – affaire des marchés publics Île-de-France", 2022
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Le Club des Juristes, "Affaire des sondages de l'Elysée : Claude Guéant condamné à un an avec sursis en appel", novembre 2025
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France 24, "Affaire des sondages de l'Elysée : peines sévères pour Claude Guéant et Patrick Buisson", janvier 2022
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Direction des Affaires Juridiques (DAJ) – Données annuelles sur la commande publique
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HATVP – Avis de compatibilité concernant Jean-Baptiste Djebbari, 2022
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Parquet national financier – Communiqué affaire Airbus, janvier 2020
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SMACL Assurances – Observatoire des élus locaux, mandature 2020-2026
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Cour des comptes – Rapport sur les atteintes à la probité, décembre 2025
