Cher lecteur,
Le 17 mars 2026, lors de la conférence annuelle d’Euronext à Paris, le ministre de l’Economie, Roland Lescure, a fait ce que la presse a immédiatement salué comme un acte courageux : briser un tabou.
« La plupart de l’argent venu des Etats-Unis en Europe vient en fait des fonds de pension américains, et il n’y a pas de raison pour que nous n’ayons pas les nôtres », a-t-il déclaré. « Je sais que c’est un gros mot en France », a-t-il admis, avant de plaider pour la création de fonds de pension nationaux.
BFM a relayé. Capital a titré. Boursorama a commenté. Un ministre ose – enfin – lancer le débat sur la capitalisation.
Un seul problème. Ce débat est un faux débat. Et tous ceux qui l’ont relayé comme une révolution n’ont pas lu – ou ont fait semblant de ne pas lire – les rapports officiels qui traînent sur le site de l’Agirc-Arrco, de l’ERAFP, du FRR et de l’Ircantec.
La retraite par capitalisation n’est pas un projet pour 2027. Elle existe déjà. Elle gère 171 Mds€. Et quand elle perd votre argent sur les marchés financiers, personne ne vous le dit non plus.
Depuis des années, le débat sur les retraites tourne en boucle autour d’une opposition binaire : répartition contre capitalisation. D’un côté, les progressistes, gardiens du temple de la solidarité intergénérationnelle. De l’autre, les libéraux, accusés de vouloir livrer vos vieux jours aux marchés financiers. Un débat passionné, omniprésent et fondamentalement malhonnête parce qu’il repose sur un mensonge par omission massif : la capitalisation existe déjà avec 171 Mds€ d’encours.
Ce que personne ne vous dit
Dans le système de retraite français, plusieurs caisses gèrent des réserves financières colossales, placées sur les marchés. Les chiffres sont dans les rapports officiels, publics, accessibles à tous et, finalement, ils ne sont lus par personne.

Source : Reclaim Finance
A fin décembre 2024, quatre institutions géraient ensemble 171 Mds€ d’actifs investis sur les marchés financiers. L’Agirc-Arrco, régime de retraite complémentaire de la quasi-totalité des salariés du privé : 86 Mds€. L’ERAFP, la caisse des fonctionnaires : 48 Mds€. Le FRR, le Fonds de réserve pour les retraites, créé en 2001 : 20 Mds€. L’Ircantec, pour les agents contractuels de l’Etat : 17 Mds€.
171 Mds€ de vos cotisations investis en Bourse, en obligations d’entreprises et en actifs divers. Personne ne le crie sur les toits. On vous parle de répartition, on vous parle d’équilibre démographique – et pendant ce temps, la partie excédentaire de vos cotisations de retraite est placée sur les marchés financiers. C’est documenté, public, officiel mais parfaitement ignoré du débat politique.
Un système déjà capitalisé – et qui le revendique
Ce n’est pas anecdotique. L’ERAFP ne s’en cache pas : ses propres rapports officiels décrivent le régime comme fonctionnant « sur la base de la capitalisation ». Le mot est là, noir sur blanc, dans les documents d’un établissement public qui gère les retraites de 4,5 millions de fonctionnaires. Pendant que des syndicats de la fonction publique montent au créneau contre « la capitalisation », ils siègent au conseil d’administration du régime capitalisé de leurs propres adhérents. Le silence est général, bipartisan et parfaitement organisé.
A l’Agirc-Arrco, les 86 Mds€ sont investis selon une allocation décidée par les partenaires sociaux : 70 % en obligations, 30 % en actions. Le résultat financier de ces placements est devenu une composante majeure des excédents du régime de retraite. En 2023, les marchés ont rapporté 1,72 Md€ au régime, portant le résultat global à 5,99 Mds€. En 2024, ce résultat financier a bondi à 3,035 Mds€, devenant la principale source d’excédent du régime.
Quand un responsable politique vous annonce fièrement que « le régime est excédentaire », il omet de vous préciser que cet excédent dépend en partie de la performance du marché des actions.
2022 : l’année que les caisses préfèrent oublier
Vous souvenez-vous de 2022 ? L’année où les marchés financiers ont plongé simultanément – taux obligataires en hausse brutale, actions en recul, un cocktail détonnant pour tout portefeuille institutionnel.
A l’Agirc-Arrco, le portefeuille a affiché -8,51 %. Le résultat financier du régime est passé de +576 M€ en 2021 à -446 M€ en 2022. Un écart de 1 Md€ en douze mois, uniquement dû aux marchés.
A l’ERAFP, la valeur économique du portefeuille est passée de 41,9 Mds€ fin 2021 à 38,2 Mds€ fin 2022 : une destruction de valeur de 3,7 Mds€ en un an. Sur le portefeuille actions spécifiquement, la performance a été de -16,6 %, avec la poche d’actions internationales à -21,9 %. On n’en a pas beaucoup parlé.
Ce n’est pas un scandale en soi – les marchés montent et descendent, c’est leur nature. Mais c’est précisément l’argument qu’on ressort quand on vous vend la capitalisation comme solution miracle : « regardez comme les marchés ont bien performé sur 30 ans. » Oui. Sauf les mauvaises années. Et les mauvaises années existent. La différence, c’est qu’on vous les cache.
On se retrouve la semaine prochaine pour la suite de cette chronique : qui gère réellement ces 171 Mds€, dans quelle opacité, et les questions que personne n’ose poser.
Ionès Jaoulane
