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Cher Lecteur,

Il faut le dire, notre pays est malade de la corruption qui touche ceux qui tiennent les rênes de l’argent public. Une étude récente révèle que près d’un tiers des personnes poursuivies pour atteinte à la probité sont des agents publics. Fonctionnaires, responsables administratifs ou décideurs publics : ceux qui devraient garantir l’intégrité des fonds publics (vos impôts) sont souvent au cœur des scandales, exposant la fragilité inquiétante du contrôle sur l’argent de l’Etat.

En 2025, la France se classe 27ᵉ sur 182 pays de l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International, avec un score de 66/100. Par rapport à 2024, le pays perd un point, poursuivant une tendance à la baisse observée depuis plusieurs années.

Indice perception corruption Transparency International

L’ONG met en avant une situation inquiétante pour les démocraties établies, marquée par un recul de l’intégrité publique. Selon Maíra Martini, directrice générale de Transparency International : « On constate un déclin préoccupant et durable du leadership dans la lutte contre la corruption. »

La France : une lutte contre la corruption intense… mais inefficace

La France n’est pas laxiste en matière de lutte contre la corruption. Elle est inefficace. C’est toute la conclusion – à peine voilée – du rapport de la Cour des comptes publié le 9 décembre 2025 sur la politique anticorruption.

En dix ans, les textes se sont multipliés, les autorités se sont empilées, les dispositifs se sont sophistiqués. Pourtant, les résultats restent maigres, et surtout, sans rapport avec l’effort déployé.

Une politique pilotée sans boussole

Premier angle mort : la connaissance du phénomène. La Cour des comptes souligne que l’Etat ne dispose pas d’une mesure fiable de la corruption en France. Les indicateurs internationaux sont imprécis, et les enquêtes d’opinion traduisent surtout une défiance généralisée envers les institutions.

Les rares données disponibles montrent pourtant que le phénomène n’a rien de marginal. Entre 0,5 % et 1 % de la population adulte estime avoir été victime d’une tentative de corruption. En 2024, 934 faits d’atteinte à la probité ont été enregistrés, tandis qu’en 2022, la justice n’a prononcé que 350 condamnations pénales. Autrement dit, une grande partie des faits potentiels ne se traduit jamais en sanction. Sans diagnostic solide, la politique publique avance à l’aveugle.

Toujours plus de lois, toujours les mêmes résultats

Depuis 2013, chaque crise a produit sa réforme : affaire Cahuzac, loi Sapin II, création de nouvelles autorités, puis extension des dispositifs face au narcotrafic. Le cadre juridique est aujourd’hui dense, voire sophistiqué. Mais il est aussi fragmenté, construit par empilement successif, sans cohérence d’ensemble.

La lutte contre la corruption mobilise au minimum 22 M€ par an, 170 postes dédiés et près de 4 500 agents qui y consacrent une partie de leur temps. Peu de politiques publiques peuvent afficher un tel niveau de mobilisation administrative. Pourtant, les résultats ne progressent pas à la même vitesse que les moyens engagés.

Le contraste public-privé est saisissant

C’est l’un des points les plus sévères du rapport. Dans le secteur privé, les grandes entreprises soumises à la loi Sapin II – environ 2 % des entreprises françaises – ont, dans l’ensemble, mis en place des dispositifs efficaces : cartographies des risques, procédures internes, contrôles, formations. L’objectif initial – protéger les entreprises françaises des poursuites extraterritoriales – a été atteint.

Dans le secteur public, en revanche, la situation est nettement plus préoccupante. Très peu d’administrations ont réellement analysé leurs risques de corruption. Les référents déontologues sont parfois inexistants. Les dispositifs d’alerte interne, pourtant obligatoires, sont inégalement déployés. Certaines collectivités ne respectent même pas leurs obligations de publication des données de marchés publics. Autrement dit, l’Etat exige du privé ce qu’il ne s’impose pas à lui-même.

Beaucoup de contrôles, très peu de sanctions

La faiblesse des sanctions est sans doute le point le plus révélateur. Sur le plan administratif, les sanctions disciplinaires dans la fonction publique sont rares, mal recensées et appliquées de manière hétérogène. La commission des sanctions de l’Agence française anticorruption n’a plus été saisie depuis 2021. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ne dispose même pas d’un véritable pouvoir de sanction.

Côté pénal, le constat est tout aussi parlant : 53 % des affaires d’atteinte à la probité n’aboutissent à aucune poursuite. Les délais sont longs – plus de six ans en première instance, plus de huit ans en appel – et les peines de prison restent exceptionnelles. La corruption existe, mais elle sanctionne lentement. Quand elle sanctionne.

La Cour des comptes note enfin que la lutte contre la corruption a cessé d’être une priorité pénale. Elle est concurrencée par la délinquance de masse et la criminalité organisée, notamment liée au narcotrafic. Certes, un nouveau plan anticorruption pour 2025-2029 a été adopté. Mais après trois années sans stratégie nationale claire, la Cour prévient : sans pilotage politique fort, ce plan risque de rejoindre la longue liste des bonnes intentions administratives.

L’affaire du SIAAP (Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne) est l’un des derniers scandales en date sur un possible détournement de fonds publics.

Le SIAAP est au cœur d’une affaire judiciaire depuis 2025. Le parquet national financier (PNF) enquête sur des détournements présumés de plusieurs millions d’euros destinés à financer des projets à l’étranger via une fondation, dont l’utilisation réelle n’a pas été clairement justifiée.

Les perquisitions ont visé les bureaux du syndicat ainsi que le domicile de plusieurs dirigeants, dont l’élu Joakim Giacomoni‑Vincent, membre du parti Les Républicains (LR) et administrateur du SIAAP, suspecté d’avoir joué un rôle dans ces opérations financières controversées.

Cette affaire met en lumière des pratiques de financement opaques au sein d’un organisme public stratégique de l’Ile‑de‑France, tandis que la justice continue son enquête et que les personnes mises en cause restent présumées innocentes.

La France n’a pas échoué faute de lois. Elle a échoué faute de cohérence, de contrôle et de sanctions. Quand une politique mobilise des milliers d’agents, des dizaines de millions d’euros, et produit aussi peu de résultats mesurables, le problème n’est plus juridique. Il est politique.

Ionès Jaoulane

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