Cher lecteur,
L’actualité est chargée. Bercy a parlé, le FMI a parlé, Bruxelles surveille et les marchés, eux, n’attendent pas. L’OAT à 10 ans est aux alentours de 4,65 %. Le projet de loi de finances 2027 sera présenté dans quelques jours. Et pendant ce temps, les candidats à la présidentielle continuent de faire apparaître et disparaître des dizaines de milliards comme des prestidigitateurs.
54 milliards d’effort budgétaire… soit environ 3 000 € par foyer imposable
Dans un entretien exclusif au Figaro, Lecornu a chiffré l’effort budgétaire du PLF 2027 à 54 milliards d’euros. Nettement au-dessus des 30 milliards circulant jusqu’ici. L’objectif : ramener le déficit entre 4,8 et 5 % du PIB. Sans cet effort, dit Lecornu lui-même : le déficit 2027 « toucherait les 6,5 % du PIB ». C’est lui qui le dit. Pas moi.
Le menu : gel du point d’indice des fonctionnaires, économies sur les APL et les arrêts maladie. La surtaxe sur les grandes entreprises est maintenue mais réduite à 5 Mds€ au lieu de 8 — les ETI sortent du périmètre. Aucune hausse de l’IR annoncée. Le texte est présenté en Conseil des ministres le 30 septembre. Dépôt à l’Assemblée au plus tard le 6 octobre. Puis les vraies négociations commencent — dans une Assemblée sans majorité, à six mois de la présidentielle. Bonne chance.
119,3 % du PIB en 2026… et ça continue
Une source au ministère des Finances confirmait à Euronews : la dette publique atteindra 119,3 % du PIB en 2026 et 121,7 % en 2027. Le seuil européen est à 60 % du PIB. Nous sommes à deux fois ce seuil. L’Espagne est repassée sous les 100 %. Le Portugal sous 90 %. La France monte. La source qualifie cette hausse d' »automatique » — « conséquence d’un déficit qui reste élevé ».
Croissance 2026 révisée à 0,5 %… troisième révision à la baisse depuis janvier
Le gouvernement a revu sa prévision de croissance 2026 à 0,5 % dans son communiqué n°1018 du 11 septembre — contre 0,8 % en juillet et 1,4 % en loi de finances initiale. L’inflation remonte à 2,1 %. Le FMI, lui, projetait dès mai 2026 un déficit de 5,2 % du PIB en 2026 — au-dessus de la cible gouvernementale — et estimait un retour sous 3 % hors des délais fixés par Bruxelles. Moins de croissance, c’est mécaniquement moins de TVA, moins d’IS, moins d’IR. Et donc un trou qui se creuse tout seul, sans que personne ne dépense un euro de plus.
Le FMI ne croit pas aux chiffres de Bercy… et il écrit noir sur blanc pourquoi
Lors de ses consultations menées en France du 11 au 21 mai 2026, le FMI a publié un constat brutal : la consolidation budgétaire est « plus lente que prévu », et le budget 2026 « n’atteint pas les objectifs initiaux, faute de soutien politique suffisant ». Il recommande un ajustement structurel d’environ 0,8 point de PIB par an entre 2027 et 2029, en privilégiant notamment la réduction des niches fiscales plutôt que la recherche de nouveaux impôts. Et il place la France dans un club peu enviable : les sept pays du G20 dont la dette dépasse 100 % du PIB — Canada, Chine, Italie, Japon, Royaume-Uni, États-Unis et France.
Bruxelles surveille… la PDE est suspendue (pas close)
La procédure pour déficit excessif (PDE) ouverte contre la France le 26 juillet 2024 est toujours active. Le Conseil de l’UE a fixé un plafond de croissance des dépenses nettes : 1,2 % par an de 2026 à 2028, avec retour sous 3 % de déficit imposé pour 2029. La procédure pour déficit excessif est actuellement suspendue, mais elle n’est pas close : la France reste sous surveillance européenne. Mais dans ses prévisions de printemps 2026, la Commission projette un déficit français de 5,1 % du PIB en 2026 remontant à 5,7 % en 2027 et une dette à 120,2 % fin 2027. Plus pessimiste que Bercy. Et la patience de Bruxelles n’est pas infinie.
« Situation dégradée, redressement nécessaire »… C’est le Trésor qui l’écrit, pas moi
La Direction générale du Trésor a publié une note au titre sans détours. Elle cite un rapport de quatre économistes de l’Inspection générale des finances — Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier, Natacha Valla — qui chiffre l’effort nécessaire à 125 milliards d’euros d’ici 2032. C’est le chiffre que les candidats brandissent dans les débats — souvent sans citer la source. La source, c’est l’IGF. Un organisme de l’État. Ce n’est ni une opinion ni une projection partisane. C’est l’administration centrale qui se regarde dans le miroir et dit : il faut 125 milliards. La vraie question, comme toujours, c’est qui paiera.
25 septembre : 1 798 € prélevés automatiquement… et le barème IR 2027 pourrait être revalorisé de 2,1 %
Concret et immédiat : 13,8 millions de foyers ont un solde d’impôt sur le revenu restant à payer — 1 798 € en moyenne. Prélèvement automatique à partir du 25 septembre, en une ou quatre fois selon le montant. Vérifiez votre espace impots.gouv.fr si vous n’avez pas reçu l’avis. Et une bonne nouvelle relative : LégiFiscal a indiqué que le barème de l’IR 2027 sera « probablement revalorisé de 2,1 % », aligné sur l’inflation. Ce n’est pas encore dans le PLF — mais c’est la direction annoncée. Ça évite au moins la hausse silencieuse par inertie.
ANALYSE · CE QUE PERSONNE NE VOUS DIT
L’OAT à 10 ans évolue autour de 4,65 %… Ce sont les marchés qui feront plier les politiques, pas l’inverse
Cher lecteur,
Permettez-moi d’aller au-delà des chiffres de ces derniers jours. Il y a quelque chose que je veux vous dire clairement, parce que je pense que vous devez le savoir avant les autres.
L’OAT à 10 ans évolue autour de 4,65 % en ce moment — après avoir franchi la barre des 4 % cet été pour la première fois depuis des années et atteint 4,693 mercredi. Ce mouvement ne s’arrêtera pas parce qu’un ministre monte à la tribune. Les marchés ne lisent pas les discours. Ils lisent les trajectoires. Et la trajectoire française, des décennies, dit la même chose : on emprunte plus qu’on ne produit, on dépense plus qu’on ne perçoit, et on reporte le problème sur le prochain mandat.
Ce que je pense qu’il va se passer — et que les responsables politiques savent mais ne disent pas — ressemble à ce que Naomi Klein a appelé la « stratégie du choc ». Le principe est simple, et il a été appliqué dans plusieurs pays avant nous. On laisse la situation se dégrader jusqu’au point de rupture. Un matin, un gouvernement annonce aux Français qu’il n’est pas en mesure de payer les salaires des fonctionnaires ou les pensions de retraite. Que les marchés ont fermé le robinet. Que l’État ne peut plus emprunter dans des conditions raisonnables. Que c’est la faute des marchés, de Bruxelles, des spéculateurs — jamais de cinquante ans de déficits cumulés, jamais des promesses électorales non financées, jamais de l’irresponsabilité budgétaire organisée.
Et ce jour-là, le Français acceptera des réformes qu’il aurait refusées dix ans plus tôt. La retraite à 67 ans. La baisse des pensions. La suppression de services publics entiers. Non pas parce qu’il les aura choisies — mais parce qu’on lui aura présenté l’alternative comme le chaos.
Ce scénario s’est déjà joué ailleurs. Plusieurs fois. En Grèce en 2010 : le gouvernement Papandréou a dû annoncer des coupes massives après que les marchés ont refusé de financer la dette grecque à des taux raisonnables. Les plans d’ajustement ont entraîné des réductions de pensions et de rémunérations publiques, des hausses d’impôts et de profondes coupes budgétaires. En Italie en 2011 : Mario Monti est arrivé au pouvoir, non pas élu, mais nommé par le président Napolitano sous pression des marchés et de la BCE — après que l’OAT italienne avait dépassé les 7 %. Son gouvernement technique a imposé une réforme des retraites, une hausse de la TVA et des coupes dans les dépenses publiques. En Argentine en 2001 : le gouvernement De la Rúa a annoncé le gel des dépôts bancaires — le fameux « corralito » — au nom de l’urgence économique. Les Argentins ont vu leur épargne bloquée pendant des mois. Personne n’avait voté pour ça.
Dans chaque cas, la séquence est identique. D’abord, le déni : les gouvernants successifs assurent que la situation est maîtrisée, que la dette n’est pas un problème, que les marchés font confiance. Ensuite, l’accélération : les taux montent, le coût de la dette augmente, les déficits se creusent malgré les mesures. Puis la crise : un événement déclencheur — une dégradation de notation, un refus de financement, une fuite des capitaux — force la main. Enfin, le traitement de choc : des réformes impopulaires présentées comme inévitables, urgentes, imposées par les circonstances. Et les politiques qui les ont appliquées déclarent, la main sur le cœur : nous n’avions pas le choix. C’étaient les marchés.
Je ne dis pas que la France en est là. Je dis que la trajectoire actuelle — OAT à 10 ans autour de 4,65 %, dette à 120 % du PIB, déficit structurel chronique, budget 2027 « réversible » à six mois de la présidentielle — ressemble dangereusement aux prémices de ce scénario. Et que la différence entre un pays qui l’évite et un pays qui le traverse, c’est qu’il y a des citoyens qui ont compris ce qui se passait avant que le choc arrive. Et qui s’y sont préparés.
C’est exactement pour ça que j’écris cette chronique depuis le premier numéro.
Ionès Jaoulane

