Le 16 juillet, le rendement de l’OAT française à 30 ans a atteint son plus haut niveau depuis octobre 2008. Les marchés ne sanctionnent pas seulement la dette : ils intègrent aussi le risque politique et la difficulté à corriger la trajectoire budgétaire à l’approche de la présidentielle.
Cher lecteur,
Il y a des chiffres qui ne font pas la une mais qui disent beaucoup. Le 16 juillet 2026, le rendement de l’obligation assimilable du Trésor français (OAT) à 30 ans a atteint 4,74 %, son plus haut niveau depuis octobre 2008. En 2008, la tension provenait d’abord d’une crise financière mondiale. En 2026, la situation française ajoute à l’environnement international une inquiétude propre : celle de la trajectoire budgétaire et de la capacité politique à la corriger.
Le 7 juillet à Bercy : ce que le communiqué officiel révèle entre les lignes
Le 7 juillet, Roland Lescure, ministre de l’Economie et des Finances, et David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, ont réuni à Bercy le comité d’alerte des finances publiques. Le communiqué officiel mérite que l’on s’y arrête. Pas seulement pour ce qu’il dit, mais aussi pour ce qu’il révèle.
D’abord, la croissance. La prévision gouvernementale pour 2026 est révisée à 0,7 %, contre 0,9 % précédemment. Bercy l’explique notamment par un premier trimestre moins favorable qu’attendu, par l’entrée en vigueur tardive du budget après le recours à une loi spéciale – qui a retardé certaines dépenses et certains investissements – et par la situation internationale, notamment le conflit au Moyen-Orient.
Ensuite, les économies. Le comité d’avril avait évalué à 6 Mds€ les risques budgétaires liés notamment à la guerre en Iran : hausse de la charge de la dette, mesures de soutien à l’économie et intensification de l’engagement militaire. Pour les compenser, le gouvernement a déployé 6 Mds€ de mesures de précaution. Le comité du 7 juillet a ensuite identifié 3 Mds€ de risques supplémentaires : 2 Mds€ sur l’Etat et 1 Md€ sur l’Assurance Maladie. Ce surcroît de dépenses devra être compensé par des économies dont le détail doit être présenté d’ici septembre. Une partie des mesures déjà prises a été mise en œuvre par voie réglementaire, sans nouveau vote budgétaire du Parlement.
Et, enfin – détail rarement commenté –, le communiqué précise que les collectivités territoriales devront, elles aussi, contribuer à la maîtrise de la dépense publique. Autrement dit, le gouvernement prépare vraisemblablement les communes, départements et régions à participer à l’effort.

« Au plus près de cette cible. » Ce n’est plus « atteindre l’objectif ». C’est « s’en approcher au maximum ». Dans un communiqué officiel du gouvernement, cette nuance de langage est un aveu.

Sources : Ministère de l’Economie, 7 juillet 2026 · INSEE, informations rapides n°158, 25 juin 2026 · Boursorama/AFP, 16 juillet 2026
4,74 % sur 30 ans : ce que ça veut dire concrètement
Revenons sur ce chiffre du 16 juillet. Un rendement de 4,74 % sur l’OAT à 30 ans correspond au taux de rendement exigé sur le marché secondaire pour détenir une obligation française de cette maturité. Il ne faut pas le confondre avec le coupon versé par l’Etat : le rendement dépend également du prix auquel le titre s’échange. Pour une nouvelle émission réalisée dans des conditions comparables et proche du pair, il donne néanmoins une indication du coût marginal auquel la France pourrait emprunter à très long terme. Le besoin prévisionnel de financement de l’Etat atteint 305,7 Mds€ en 2026. Pour le couvrir, l’Agence France Trésor prévoit notamment 310 Mds€ d’émissions à moyen et long terme, réparties entre plusieurs maturités – et non exclusivement à 30 ans.
Le 15 juillet, Bercy a publié les conclusions d’une mission confiée à quatre économistes indépendants, avec l’appui de l’Inspection générale des finances. Leur diagnostic est sévère : à politique inchangée, le déficit public atteindrait 5,9 % du PIB en 2027 puis près de 7 % en 2030, tandis que la dette publique dépasserait 130 % du PIB à cet horizon.
Selon la Cour des comptes, les paiements d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques atteindraient 77,4 Mds€ en 2026, soit près de 12 Mds€ de plus en un an. A titre de comparaison, la charge budgétaire de la seule dette de l’Etat inscrite au budget s’élève à 59,3 Mds€. Cette dépense consacrée à la rémunération des créanciers réduit d’autant les marges de manœuvre budgétaires disponibles pour financer d’autres politiques publiques.
L’écart entre les rendements français et allemands à 10 ans a atteint environ 83 points de base. Cette prime de risque mesure le surcoût exigé par les investisseurs pour détenir de la dette française plutôt qu’allemande. Elle évoluait autour de 20 à 30 points de base avant la dissolution de juin 2024 : elle a donc fortement augmenté en deux ans.
Ce que les marchés sanctionnent vraiment : 2027, pas 2026
La hausse des taux n’est pas seulement une réaction aux chiffres de la dette. Plusieurs analystes cités par l’AFP estiment que l’instabilité politique et les difficultés à faire adopter un budget crédible contribuent à la prime de risque française. Cette inquiétude est renforcée par le calendrier : l’élection présidentielle d’avril 2027 approche.
Le raisonnement est simple. Le débat budgétaire sur le PLF 2027 s’ouvrira à l’Assemblée nationale en octobre 2026 – environ six mois avant le premier tour. Or, le gouvernement ne dispose pas de majorité absolue, tandis que plusieurs groupes d’opposition ont déjà contesté les orientations budgétaires annoncées. Bercy a par ailleurs présenté des plafonds de dépenses très contraints pour 2027, qui devraient nourrir un débat politique particulièrement tendu.
La France risque ainsi de tomber dans une forme de « trappe politique » : elle a besoin de réformes structurelles profondes, mais son calendrier électoral rend leur adoption beaucoup plus difficile. Les marchés intègrent désormais ce risque dans le prix de la dette française.
Le chiffre qu’on ne vous dit pas : 70 077 défaillances et 8,1 % de chômage
Pendant que les marchés fixent l’OAT, l’économie réelle demeure sous tension. 70 077 défaillances d’entreprises ont été enregistrées sur douze mois à fin mai 2026. Ce total recule légèrement par rapport à avril, mais reste supérieur de 4,4 % à celui de mai 2025 et de 18,1 % à la moyenne observée entre 2010 et 2019. La construction concentre le plus grand nombre de cas avec 14 368 défaillances, même si ce chiffre baisse de 3,2 % sur un an. Les PME représentent l’immense majorité des défaillances ; les cas concernant les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises restent peu nombreux, mais progressent de 15,5 % sur un an.
Le chômage, lui, a franchi la barre des 8 % au premier trimestre 2026 – 8,1 %, son plus haut niveau depuis le premier trimestre 2021. Cela représente 2,6 millions de personnes au chômage au sens du BIT. L’INSEE prévoit 8,4 % d’ici la fin de l’année.
0,7 % de croissance. Plus de 70 000 défaillances. 8,1 % de chômage. 4,74 % sur l’OAT à 30 ans. 77,4 Mds€ de paiements d’intérêts pour l’ensemble des administrations publiques. Ces cinq chiffres, ensemble, décrivent une économie qui ne s’effondre pas brutalement, mais dont les marges de manœuvre se réduisent progressivement.
Quand Bercy parle de « transparence », lisez entre les lignes
Le communiqué officiel du 7 juillet emploie plusieurs fois le mot « transparence ». Ici, il signifie surtout que le gouvernement reconnaît la dégradation du scénario budgétaire, sans encore détailler précisément les nouvelles économies nécessaires. Le rapporteur général du budget au Sénat, Jean-François Husson, a d’ailleurs regretté l’annonce de 3 Mds€ supplémentaires sans ventilation détaillée.
La communication consiste donc à annoncer l’effort avant d’en préciser les secteurs concernés. Le détail devrait être présenté à la rentrée, dans le cadre de la préparation puis du dépôt du projet de loi de finances pour 2027, à quelques mois de la présidentielle.
Entretemps, les marchés, eux, ont déjà rendu leur verdict. Et ils ne sont pas patients.
Ionès Jaoulane

Sources
-
Ministère de l'Economie – Comité d'alerte des finances publiques, 7 juillet 2026 : prévision de croissance à 0,7 %, 6 Mds€ de mesures de précaution et 3 Mds€ de risques supplémentaires · economie.gouv.fr
-
Ministère des Finances – Décrets du 11 et 12 juin 2026 : gel de 4 Mds€ sur l'Etat, gel de 2 Mds€ d'allègements de cotisations sociales · economie.gouv.fr
-
Agence France Trésor – Budget de l'Etat et programme de financement 2026 : besoin de financement de 305,7 Mds€, émissions à moyen et long terme de 310 Mds€ et charge budgétaire de la dette de l'Etat de 59,3 Mds€ · aft.gouv.fr
-
Cour des comptes – Rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques, 25 juin 2026 : paiements d'intérêts des administrations publiques estimés à 77,4 Mds€ en 2026, soit près de 12 Mds€ de plus en un an
-
INSEE – Informations rapides n°158, 25 juin 2026 : dette publique T1 2026 = 3 536,1 Mds€ / 117,5 % du PIB, hausse de 75,6 Mds€
-
Mission sur la transparence des finances publiques – Rapport de quatre économistes indépendants, 15 juillet 2026 : déficit de 5,9 % du PIB en 2027 puis proche de 7 % en 2030 à politique inchangée ; dette supérieure à 130 % du PIB en 2030
-
Boursorama/AFP, 16 juillet 2026 : OAT 30 ans à 4,7416 %, plus haut depuis octobre 2008, spread vs Allemagne 83 pb · boursorama.com
-
Banque de France – Défaillances d'entreprises à fin mai 2026 : 70 077 défaillances sur douze mois, dont 14 368 dans la construction · banque-france.fr
-
INSEE – Taux de chômage T1 2026, 13 mai 2026 : 8,1 %, 5e trimestre consécutif de hausse, 2,6 millions de chômeurs
-
Sénat – Jean-François Husson, rapporteur général du budget, communiqué post-comité d'alerte, 7 juillet 2026 : "3 milliards de gels de crédits dont le détail n'a même pas été donné"
-
Politiquematin.fr, 17 juillet 2026 : plafonds de dépenses 2027 publiés par Bercy le 16 juillet
