Cher lecteur,
La semaine dernière, nous avons vu que la capitalisation existe déjà dans le système de retraite français – 171 Mds€ placés sur les marchés, des milliards perdus en 2022 dans le silence général. Aujourd’hui, la question qui suit naturellement est la suivante : qui gère réellement cet argent, et dans l’intérêt de qui ?
Un milliard de frais de personnel, et des gérants dans l’ombre
Les comptes de l’Agirc-Arrco révèlent deux chiffres que personne ne rapproche jamais.
D’un côté, les charges de personnel du régime : 1,065 Md€ en 2023. Ce milliard rémunère les dizaines de milliers de salariés des institutions membres (Malakoff Humanis, AG2R La Mondiale, Klesia, Alliance Professionnelle, Apicil). La dotation de gestion totale s’élève à 1,339 Md€, soit 1,52 % des ressources. Un ratio en baisse constante, mais colossal en valeur absolue, qui pose la question de la rationalisation entre institutions concurrentes qui font le même métier.
De l’autre côté, les frais affichés pour gérer les 86 Mds€ placés sur les marchés financiers : 79,6 M€, soit un taux de 0,111 %. Remarquablement bas en apparence, ce taux est une agrégation opaque qui masque ce qui part réellement vers les gérants privés externes.
Car ces milliards ne sont pas gérés par des fonctionnaires. Ils sont confiés à des prestataires privés. Au total, 157 Mds€ délégués à des gestionnaires externes, soit 92 % des actifs cumulés. L’Agirc-Arrco travaille avec BlackRock et State Street. Le FRR (Fonds de réserve pour les retraites) avec BlackRock et JP Morgan Asset Management. L’ERAFP avec Morgan Stanley Investment Management et Amundi.
Ces noms ne figurent dans aucun rapport officiel spontanément publié par les caisses concernées. L’Agirc-Arrco et l’ERAFP ne publient pas la liste des entreprises présentes dans leurs portefeuilles, ni les votes exercés en leur nom dans les assemblées générales. Ils figurent parmi les acteurs les plus opaques d’Europe sur ces questions – loin derrière les grands fonds de pension néerlandais, suédois ou britanniques qui publient l’intégralité de ces informations.
Un régime qui détient autant de milliards sur les marchés est de facto l’un des plus grands actionnaires institutionnels de France. Qui décide comment voter à l’assemblée générale de Total, de Sanofi, de BNP Paribas ? Dans l’intérêt de qui ? Mystère.
Vous savez à présent que la capitalisation ne viendra pas. Elle est déjà là, avec 171 Mds€ sous gestion, des performances correctes les bonnes années et des pertes de plusieurs milliards les mauvaises – pertes soigneusement passées sous silence. Elle est gérée par des prestataires privés dont les noms n’apparaissent pas dans les rapports officiels des caisses concernées.
La vraie question à se poser
La vraie question n’est donc pas « faut-il passer à la capitalisation ? » mais « comment gérons-nous les 171 Mds€ déjà capitalisés, et dans l’intérêt de qui ? »
Ces questions-là, aucun parti politique ne les pose. Ni ceux qui défendent la répartition – parce qu’admettre que la capitalisation existe déjà ruinerait leur posture. Ni ceux qui la réclament – parce qu’ils veulent vous faire croire qu’il y a une solution magique pour financer les retraites.
Admettre que l’on ne travaille pas assez longtemps et qu’il n’y a plus assez d’actifs face aux retraités mettrait dans l’embarras les partis de tout bord et leur ferait perdre des électeurs.
Ionès Jaoulane
