Jamais l’évolution du niveau de vie des Français n’avait été jugée aussi sévèrement par les intéressés depuis que l’Insee leur pose la question, en 1972. Dans le même temps, vendredi 23 octobre, l’agence Moody’s a renoncé à dégrader la France. Elle a posé deux conditions : un budget qui réduit le déficit, et un retour au calme social et financier. Une semaine plus tard, aucune des deux n’est acquise.
Un mot de méthode avant de commencer. Comme l’an dernier, le débat budgétaire va produire chaque jour son lot d’amendements votés à l’Assemblée : une taxe ici, une niche fiscale là. La plupart ne survivront pas. Mardi soir encore, les députés ont supprimé la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises, à deux voix près et contre l’avis du gouvernement ; la chaîne parlementaire LCP elle-même juge ce vote « probablement sans lendemain ». Je ne commenterai donc que ce qui a une chance réelle de s’appliquer.
Pour l’instant, ce qui compte, c’est la copie initiale du gouvernement, que je vous ai commentée dans une précédente chronique. Il faudra ensuite voir ce qui sera définitivement adopté, sans doute en force, à coup de 49.3. Enfin, si on a un budget…
La semaine dernière a été marquée par un signal d’alarme rouge foncé. Très foncé même… Jeudi 22 octobre, le taux auquel l’État emprunte à dix ans a touché 5,14 %, son plus haut niveau depuis vingt-quatre ans. Le lendemain, l’écart avec le taux allemand, la mesure de la méfiance des marchés envers la France, a grimpé jusqu’à 174 points de base. Du jamais vu depuis la crise de la zone euro en 2011.

Un sursis sous conditions
C’est dans ce climat que Moody’s a rendu son verdict, vendredi soir après la clôture des marchés. Beaucoup, dont moi, attendaient une dégradation. L’agence a maintenu la note de la France à Aa3, avec une perspective négative. Elle reste ainsi un cran au-dessus de S&P et de Fitch, qui ont déjà abaissé la France à A+ en 2025.
Sébastien Lecornu a salué une décision qui a « déjoué les pronostics déclinistes ». Bon… vous lisez visiblement une newsletter écrite par un décliniste. On pensera peut-être à la renommer « La Chronique d’un décliniste »…
Une confidence. Pendant mon ménage, je laisse souvent tourner une chaîne d’info. Même quand on trouve ses sources ailleurs, il est utile de savoir quels sujets sont mis en avant auprès des Français. Quelle ne fut pas ma surprise, la semaine dernière, d’entendre François Bayrou – qui fut brièvement Premier ministre, rappelez-vous – expliquer sur LCI que les agences de notation n’étaient pas si inquiètes pour l’instant, parce que les Français ont beaucoup d’épargne. La réaction de Darius Rochebin ? En substance : mais c’est grave, ce genre de discours était jusqu’ici considéré comme complotiste, et voilà qu’on en parle normalement.
Eh oui. Vous êtes donc aussi abonné à une newsletter qui était, jusqu’à ce jour, complotiste. J’ai le plaisir de vous annoncer qu’elle ne l’est plus.
Plus sérieusement, Sébastien Lecornu ne doit pas prendre ce sursis pour un blanc-seing. Ce n’en est pas un, si l’on lit Moody’s, qui écrit que sa note « part de l’hypothèse qu’un budget de 2027 réduisant le déficit sera adopté ». L’agence compte aussi sur une détente du coût de la dette et des tensions sociales dans les prochains mois. Un vœu pieux.
Les marchés ont un peu respiré. Cette semaine, le taux à dix ans est retombé à 4,95 %, et l’écart avec l’Allemagne autour de 160 points de base. Une détente, pas un retour au calme.

Première condition : un budget…
Or, le même jour, celui de la Sécu est rejeté. En effet, ce même vendredi, quelques heures avant l’annonce de Moody’s, l’Assemblée nationale rejetait la partie « recettes » du budget de la Sécurité sociale, par 115 voix contre 1. Tous les groupes ont voté contre, sauf les trois groupes du bloc central, qui se sont abstenus.
Le gouvernement voulait ramener le déficit de la Sécu de 21,8 milliards d’euros en 2026 à 12,7 milliards en 2027. Amendé article par article, le texte l’aurait porté à 24 milliards. Il ne satisfaisait plus personne. Faute de recettes votées, les députés n’ont même pas pu examiner les dépenses. Le texte part au Sénat dans sa version initiale, à partir du 9 novembre.
Le budget de l’État n’avance pas mieux. Le vote sur ses recettes, prévu le 20 octobre, a été repoussé au 3 novembre. Le 19 octobre, le ministre des Comptes publics, David Amiel, chiffrait déjà à 10 milliards d’euros le coût pour le déficit des votes de l’Assemblée. Le gouvernement n’a pas de majorité. Il lui reste le 49.3, comme pour le budget 2026, adopté le 2 février dernier. Ou les ordonnances, une procédure jamais utilisée pour un budget, qui lui permettrait de mettre son projet en vigueur sans vote, a priori dans sa version initiale, jugée la plus sûre juridiquement.
Matignon vise un déficit public de 5 % du PIB en 2027. C’est sur cet objectif que Moody’s a misé.
Seconde condition : le calme social…
Mais la rue ne baisse pas les armes.
Samedi 24 octobre, 70 000 policiers et gendarmes étaient déployés pour une nouvelle journée de manifestations. Le mouvement est parti des lycées il y a plus d’un mois : manque d’enseignants, classes surchargées, bâtiments dégradés, Parcoursup… Il a gagné les universités, puis rencontré une autre colère, celle du prix des carburants. Depuis le début de la guerre en Iran, fin février, le gazole a dépassé 2,39 € le litre en septembre – un record. Les gilets jaunes sont revenus dans la rue.
Lundi 26 octobre, le Premier ministre a reçu les syndicats lycéens et annoncé ses premières mesures :
Combien cela coûtera-t-il ? Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, parle de plus de « 5 ou 6 milliards d’euros », en comptant les prêts sur plusieurs années. Le décompte de Public Sénat est bien plus modeste : environ 350 millions d’euros de dépenses pour l’État en 2027, hors prêts. Pour les financer, le ministre des Comptes publics, David Amiel, promet des « efforts supplémentaires », sans dire lesquels. Les syndicats lycéens ont déjà prévenu qu’ils ne mettaient pas fin à la mobilisation. La CFDT et FO appellent à leur tour les salariés du public et du privé à manifester le 5 novembre.
Le gouvernement se retrouve dans une impasse : chaque concession faite à la rue éloigne l’objectif de déficit, et chaque économie défendue au Parlement nourrit la rue.
Niveau de vie des Français : les ménages ferment le porte-monnaie
Ce mardi 27 octobre, l’Insee a publié son enquête mensuelle auprès des ménages. Son indicateur global de confiance tombe à 80, cinq points de moins qu’en septembre. C’est son plus bas niveau depuis juin 2013. La moyenne de longue période est de 100.

Les ménages jugent leur situation financière future nettement plus mauvaise qu’en septembre. Leur crainte du chômage augmente. Les prix leur paraissent monter plus vite. Et ils sont moins nombreux à envisager un achat important.
Les entreprises le ressentent déjà. L’indice PMI d’octobre, qui mesure l’activité du secteur privé, est tombé à 48,4. Sous 50, l’activité se contracte. Selon BNP Paribas, c’est surtout la France qui a tiré vers le bas l’indice de toute la zone euro ce mois-ci.
Les rendez-vous qui viennent

Le budget de la Sécu a été rejeté à l’Assemblée, celui de l’État n’est toujours pas voté, et la rue reste mobilisée. Les marchés, eux, n’attendent pas : avec un taux autour de 5 %, chaque nouvel emprunt de l’État coûte plus cher, et ce surcoût pèsera sur ses budgets pendant des années.
Ionès Jaoulane
Sources :
- Boursorama — Le rendement de l’OAT à dix ans grimpe à 5,14 % (22 octobre 2026)
- BNP Paribas Economic Research — EcoNews, 26 octobre 2026
- Renseignement Économique — Moody’s maintient la note Aa3 de la France avec perspective négative
- LCP — Budget de la Sécu : l’Assemblée rejette la partie recettes (23 octobre 2026)
- LCP — La surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises supprimée, à ce stade (27 octobre 2026)
- Selectra — Budget 2027 : les avantages fiscaux votés par les députés ne sont pas acquis
- Renseignement Économique — L’OAT 10 ans retombe sous 5 % après Moody’s (26 octobre 2026)
- NosParlementaires — Calendrier du budget 2027
- LCP — Budget 2027 : le vote sur les recettes reporté
- France 24 — Manifestations du 24 octobre : 70 000 policiers et gendarmes déployés
- LCP — Des lycéens aux gilets jaunes, qui appelle à manifester et pourquoi
- Public Sénat — Quel coût pour l’État, après les annonces en faveur des lycéens et des étudiants ? (27 octobre 2026)
- LCP — Budget : article 49.3 ou ordonnances, quelle est la différence ?
- AFP / Connaissance des énergies — Carburants à un prix record (18 septembre 2026)
- L’Express — Les premières annonces du gouvernement en réponse au mouvement lycéen (26 octobre 2026)
- Économie Matin — Confiance des ménages à 80 en octobre, plus bas depuis 2013 (Insee)