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Cher lecteur,

Depuis 1986, la France semble avoir développé une habitude inquiétante : vendre ses entreprises les plus rentables pour encaisser rapidement des recettes immédiates, au détriment des revenus stables à long terme. BNP, Total, Airbus… et plus récemment La Française des Jeux (FDJ) illustrent parfaitement ce schéma.

Les vagues de privatisation historiques

Tout a commencé sous Jacques Chirac avec une première vague de privatisation, entre 1986 et 1988 : Saint‑Gobain, Paribas, Société Générale, TF1, Suez, Havas…

Le message était clair : vendre vite, encaisser et oublier le long terme.

Les années suivantes ont confirmé cette logique : banques, industries et transports publics ont progressivement été ouverts au privé, souvent sous prétexte de modernisation ou de trésorerie.

La Française des Jeux : le cas récent et emblématique

Avant 2019, l’Etat détenait 72 % du capital de la FDJ, captant des dividendes annuels colossaux. Plus de 160 millions pour l’année 2016…

FDJ

Lors de la privatisation du groupe par introduction en Bourse le 21 novembre 2019, l’Etat a réduit sa participation à 21‑22 %, encaissant 1,9 Md au passage.

Depuis, les dividendes perçus par l’Etat ont proportionnellement chuté :

  • 2019: 17,8 M€ (année de la vente)

Si l’Etat avait conservé sa part majoritaire, il aurait perçu environ 245 M€ en 2023, soit plus du triple de ce qu’il reçoit aujourd’hui.

Extrait du rapport d’information de l’Assemblée nationale :

Assemblée Nationale

Nos dirigeants sont de mauvais investisseurs… et ils persistent !

L’épisode Aéroports de Paris (ADP) : qui voulait privatiser et pourquoi ça a été abandonné ?

Le gouvernement d’Emmanuel Macron, via le ministre de l’Economie Bruno Le Maire, souhaitait privatiser ADP dans le cadre de la loi Pacte (2019). L’objectif affiché était de financer un fonds d’innovation et – soi-disant – réduire la dette de l’Etat. Si l’Etat souhaitait réellement se désendetter, il se désengagerait d’entreprises qui perdent de l’argent, pas l’inverse…

Mais heureusement, des parlementaires de tous bords, élus locaux et citoyens ont dénoncé la privatisation d’un actif stratégique générant des revenus récurrents importants pour l’Etat. Une procédure de référendum d’initiative partagée a été lancée, visant à soumettre la vente au vote populaire. Le nombre de signatures requis n’a pas été atteint, mais le projet concret de cession a été mis en retrait. Ainsi, même si la loi Pacte avait ouvert la possibilité de privatiser ADP, l’Etat a finalement reculé face à la fronde des élus. (Pour combien de temps ?)

Les autoroutes : un manque à gagner massif

Les autoroutes privatisées en 2006 ont rapporté 15 Mds au Trésor. Une somme impressionnante sur le papier.

Pourtant, selon un rapport de la commission d’enquête du Sénat (2020), la privatisation des sociétés concessionnaires d’autoroutes (ASF, Sanef, APRR) a engendré un manque à gagner pour l’Etat d’environ 7,8 Mds€ en valeur actualisée, en raison notamment d’une sous‑évaluation du prix de vente et de recettes potentielles non perçues.

Le même rapport sénatorial souligne également que, jusqu’à la fin des concessions (entre 2031 et 2036), les dividendes cumulés versés aux actionnaires privés pourraient atteindre quelque 40 Mds€, dont une grande partie aurait pu, dans l’hypothèse d’une gestion publique, revenir à l’Etat ou financer des infrastructures publiques.

On pourrait dès lors penser que l’Etat ne renouvellera pas les concessions d’ici quelques années. Ce n’est pas gagné car les lobbyistes sont déjà sur le coup… Philippe Tabarot, ministre des Transports, prépare la renégociation du renouvellement des concessions autoroutières, mais le sujet reste largement absent des médias. Pourtant, il vous concerne directement : quand les contrats seront renouvelés, il faudra attendre une vingtaine d’années pour en reparler.

Un schéma récurrent

Privatiser permet d’obtenir des liquidités immédiates, mais au prix de revenus stables pour l’avenir. FDJ, Total, Airbus, ADP, autoroutes… tous ces exemples montrent que la tentation de brader le patrimoine public persiste, au détriment de l’autonomie financière et de la stabilité économique de l’Etat.

Selon moi, les actifs qui apportent des revenus récurrents à l’Etat n’ont pas vocation à être vendus. Ce sont ces poules aux œufs d’or qui financent durablement les services publics et réduisent les déficits structurels. Brader ces pépites pour quelques milliards ponctuels est un choix court‑termiste qui coûte très cher à long terme.

Ionès Jaoulane
Directeur des Investissements aux Publications Agora

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